vendredi 13 octobre 2017

Cordes et piano à Saint-Louis des Invalides

Abdel Rahman El Bacha
Cela faisait un moment que je souhaitais entendre l'Orchestre d'Auvergne en concert.
 
Voilà chose faite, hier soir, à l'occasion d'un très beau concert donné dans le cadre de la Saison musicale du Musée de l’Armée.

Fondé en 1981, l’Orchestre d’Auvergne a la particularité d’être l’un des rares orchestres à cordes français. Depuis 2012, il est dirigé par Roberto Forés Veses, un jeune chef espagnol plein de talent qui a su lui insuffler une belle dynamique artistique.
 
Quatre disques très réussis sont issus de leur collaboration : les quatuors op. 94 et 131 de Beethoven dans une version pour orchestre à cordes, les sérénades de Tchaïkovsky et Sibelius, des concertos pour trompette du 20ème siècle (Jolivet, Delerue, Beffa….) avec Romain Leleu et des concertos pour harpe, également du siècle dernier (Rodrigo, Debussy, Castelnovo Tedesco), avec Naoko Yoshino.
 
Le concert d’hier soir s’ouvrait sur le premier concerto de Chopin, celui en mi mineur, œuvre bien connue qui fût donnée pour la première fois le 11 octobre 1830 à Varsovie, au Théâtre national, lors de son concert d'adieu, Chopin étant alors loin d’imaginer qu’il ne reverrait plus jamais son pays natal. L'œuvre est dédiée à Friedrich Kalkbrenner, ami de Chopin et auteur lui-même de plusieurs concertos pour piano très réussis que l’on aimerait entendre au concert.
 
La partie d’orchestre avait bien sûr été adaptée à l’effectif de la formation auvergnate. Je me demande d’ailleurs si elle n’a pas été en fait réadaptée de la réduction pour quintette à cordes que j'ai récemment écoutée pour la première fois, à l'occasion de la parution de l'enregistrement d'Hélène Cartier-Bresson (http://jefopera.blogspot.fr/2014/03/concertos-en-quintettes.html).
 
Une adaptation qui, dès la longue introduction orchestrale du premier mouvement, m’a néanmoins laissé un peu perplexe, et que j'ai trouvée compacte, voire un peu confuse, me demandant si cette impression provenait du jeu de l’Orchestre ou de la réverbération, inévitable dans la cathédrale Saint-Louis.
 
Impression cependant totalement dissipée lorsque, seul cette fois, l’Orchestre a joué l’un de ses chevaux de bataille, la Sérénade pour cordes en ut majeur op. 48 de Tchaïkovsky. Sous la baguette vigoureuse de leur chef, les musiciens auvergnats en ont donné une interprétation en tous points magistrale, marquée notamment par un soin remarquable dans la précision des attaques et l’équilibre des pupitres.
 
Dégagée de toute épaisseur, exempte du pathos que l’on associe souvent aux œuvres de Tchaïkovsky, la Sérénade est apparue ardente et limpide, rêveuse et pleine de vie, gagnant énormément à l’approche quasi chambriste adoptée.
 
Mais revenons à Chopin, pour saluer la belle prestation du pianiste libanais Abdel Rahman El Bacha, qui a déployé, sur un Bechstein dont la sonorité surprend elle aussi, un jeu d’une grande pureté, à la fois subtil, tendre, profond et tout en nuances.

Le voici dans deux préludes de Chopin :
  

dimanche 8 octobre 2017

Saison musicale des Invalides

Dois-je l'avouer ? J'ignorais jusqu'à peu l'existence de la Saison musicale des Invalides. Nous en sommes pourtant à la 24ème saison et la programmation enthousiasmante.
  
Étroitement liée à l’histoire de l’Hôtel des Invalides, qui associe, dès sa fondation, la musique à toutes les grandes célébrations religieuses et militaires qu’il accueille, la Saison musicale propose chaque année une cinquantaine de concerts.

Jeudi soir, j'irai donc à la Cathédrale Saint Louis écouter l'Orchestre de Chambre d'Auvergne (une formation dont Christian Merlin évoque régulièrement l'excellente qualité) et le pianiste Abdel Rahman El Bacha, dans un programme Chopin et Tchaïkovsky.
  
Ce concert s'inscrit dans l'un des cycles de la Saison Lauréats des Victoires de la musique classique, lequel offre aux artistes consacrés par une révélation instrumentale ou lyrique la possibilité de se produire en la cathédrale Saint-Louis des Invalides, en récital ou en formation de musique de chambre.
   
Cinq autres cycles sont proposés par le Musée de l'Armée :
   
Confidences et complaintes de soldats. À l’occasion de l’exposition d’automne Dans la peau d’un soldat, de la Rome antique à nos jours, ce cycle de 8 concerts se fait l’écho de la vie quotidienne du soldat. De l’engagement plein de fougue aux affres du doute, de l’élan le plus héroïque à l’accablement le plus sombre et à la mort parfois, de la solidarité joyeuse du régiment à la solitude et même à la mélancolie, la parole est donnée au soldat, et c’est la profondeur de son âme que nous révèle sa voix.
   
Musiques et paroles d'empereur. 14 concerts proposés à l’occasion de l’exposition Napoléon stratège, pour évoquer rumeurs et fracas des batailles au fil des campagnes napoléoniennes. De la violence des champs de bataille à l’intimité feutrée d’un salon, de la scène de l’Opéra au cadre institutionnel du Conservatoire, la musique est indéniablement le vecteur d’une stratégie napoléonienne. Et, de la stratégie militaire à la stratégie amoureuse de Napoléon Bonaparte, il n’y a parfois qu’un pas....
   
Le cycle Festival Vents d'hiver fait écho à l’ouverture du cabinet des instruments de musique militaire, pour l'essentiel dédié à la figure emblématique du facteur Adolphe Sax.
   
Cycle Jeunes talents - Premières armes. Depuis plus de 20 ans déjà, les jeunes musiciens les plus talentueux en fin de cursus au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris sont invités à se produire en concert aux Invalides, et peuvent ainsi se confronter à l’exercice périlleux de la scène.
   
Enfin, le cycle Centenaire de la grande guerre, proposé à l’occasion du centenaire de la Grande Guerre et de l’entrée en guerre des États-Unis en 1917, est centrée sur les relations entre les Etats-Unis et la France.
  
Le programme détaillé peut être consulté sur le site du Musée de l'Armée :
  

dimanche 1 octobre 2017

Mosaïques à Amsterdam

Concertgebouw Amsterdam, Kleine Zaal
Profitant de deux jours de réunion à Amsterdam, j'ai franchi jeudi pour la première fois les portes du Concertgebouw. Pas la grande salle, malheureusement, car on y donnait un concert "rock symphonique" qui ne m'inspirait pas du tout. Mais l'adorable "Kleine Zaal", où l'on joue la musique de chambre et le piano.
  
C'est une jolie salle de style classique, de forme ovoïdale, très confortable et bénéficiant d'une excellente acoustique.
 
En levant la tête, j'ai découvert, en haut des murs, les noms des compositeurs les plus fameux de l'époque. Sans surprise, Mozart, Bach, Haydn, Beethoven, Schubert et Mendelssohn. Mais aussi Brahms, Grieg et Saint-Saëns, qui étaient encore vivants lorsque que la salle fût inaugurée, en 1886. Ce qui permet de mesurer la renommée dont il jouissaient ainsi que l'honneur que leur firent les Néerlandais. 
  
Juste à côté de ces trois "contemporains" apparaît le nom d'un certain Hiller, Ferdinand Hiller, compositeur et chef d'orchestre allemand, mort en 1885, qui devait être, à la fin du 19ème siècle, aussi célèbre que Brahms et Saint-Saëns, mais que la postérité a laissé sur le bord du chemin. A tort peut-être, je ne sais pas ; je me suis quand même dit qu'il fallait que je réécoute ses concertos pour piano, dont je n'ai aucun souvenir, ce qui n'est peut-être pas bon signe.
  
Au programme du Quatuor Mosaïques, point de Hiller, mais Mozart, Haydn et Schubert. A commencer par le quatrième des célèbres quatuors que Mozart a dédiés à Haydn, celui en mi bémol majeur dit "la chasse". Ensuite, l'opus 20 n°2 de Haydn, morceau superbe qui, fait rare, laisse une grande place au violoncelle, ce qui a permis de savourer la virtuosité de Christophe Coin.
  
En seconde partie, le 13ème quatuor de Schubert, "Rosamunde", joué sans affect, avec la même élégance classique que celle avec laquelle les Mosaïques ont interprété Mozart et Haydn.
  

jeudi 24 août 2017

L'amour, toujours l'amour (Gay Opera 6/6)

Pour terminer cette série, passons en revue quelques opéras mettant en scène des personnages homos. A défaut de meilleure approche, nous allons suivre la chronologie, car c’est au fil des années que les amours gay ont pu passer de la pénombre à la lumière.
  
Commençons avec le Don Giovanni de Mozart (1787), où certains ont vu, dans le personnage de Leporello, l’archétype du gay amoureux d'un homme à femmes, d'autres percevant dans Don Giovanni celui de l'homosexuel refoulé qui multiplie les conquêtes féminines pour se persuader qu’il n’en est pas un. 
  
Je ne sais pas vraiment quoi penser de ces théories mais me suis dit que c'est peut-être ce qu'a voulu nous faire saisir Joseph Losey, en mettant sur scène un mystérieux valet tout habillé de noir, qui ne parle ni ne chante mais est toujours là, dans l’ombre des personnages.
   

  
Dans le Don Carlos de Verdi (1867), comment ne pas être ému par le lien très puissant qui unit les deux personnages principaux, Carlos et Rodrigue ? 
  
Dès le début, dans leur duo du premier tableau, unisson enflammé où les voix se couvrent, s'entremêlent et se confondent dans un cri d'amour puissant, les deux amis jurent de se vouer l'un à l'autre pour la vie et pour la mort.
  
Puis, à la fin du troisième acte, lorsque Rodrigue expire dans les bras de Carlos et lui dit : Il faut nous dire adieu, Dieu permet encore qu'on s'aime près de lui quand on est au ciel, mon Carlos, je meurs pour toi. C'est une scène bouleversante, où la musique de Verdi nous révèle ce que les mots ne pouvaient, à cette époque, nous dire plus directement.
  


Un an plus tard, était créé à Prague un opéra aussi beau qu'aujourd'hui scandaleusement absent des grandes scènes, Dalibor de Bedrich Smetana (1868).
  
Un chevalier, Dalibor, est traduit en jugement devant le roi Vadislav pour avoir attaqué le château et tué le Burgrave. Dalibor explique à ses juges qu’il a voulu venger la mort de son ami Zdenek, un jeune violoniste assassiné précédemment par le Burgrave. Il est pourtant condamné à la prison à vie. Entre temps, la sœur du Burgrave, Milada, tombe amoureuse de Dalibor et se jure de le sauver.

Déguisée en joueur de luth, elle parvient à apporter à Dalibor un violon dans sa cellule. Celui-ci, qui croit voir le fantôme de Zdenek, prend Milada dans ses bras et lui crie son amour.
  
Mais l’évasion de Dalibor échoue, et Milada est mortellement blessée par les soldats du roi Vadislav. Croyant perdre une seconde fois son ami, Dalibor se précipite sur l’épée du chef des gardes et meurt en prononçant les noms de Milada et Zdenek. Le rideau tombe.
  


La nature des relations entre Dalibor et Zdenek ne fait ici aucun doute, et si elle reste voilée dans les termes, son évocation est bien moins cryptée qu’elle ne peut l’être, par exemple, dans Eugène Onéguine de Tchaïkovsky (1878).
   
Dominique Fernandez, dans son analyse de l'opéra, fait remarquer que seule l’attirance qu’éprouve Onéguine pour Lensky permet de comprendre pourquoi, au premier acte, le premier rejette les avances de Tatiana puis, au deuxième, courtise effrontément Olga, la fiancée de son ami. Jalousie, peur des commérages ? C'est en tout cas l’hypothèse qu’a choisie Krzysztof Warlikowski dans sa mise en scène de l’œuvre, en 2007, à Munich.
  
Pour saisir ce qui se passe vraiment entre les deux personnages, il n'y a d'ailleurs qu'à écouter le très beau duo du deuxième acte entre Lensky et Onéguine, au cours duquel, comme dans celui de Don Carlos, les voix se couvrent, se caressent et s'entremêlent.
  
Mais revenons à Verdi, avec Otello (1887). Plusieurs metteurs en scène (Laurence Oliver et Francisco Zeffirelli par exemple), que ce soit au théâtre pour la pièce de Shakespeare ou à l’opéra, ont clairement montré que la clef du drame réside dans l’amour que porte Iago à Otello.
  
Un amour sans lequel il serait difficile de comprendre ses motivations : la jalousie envers Cassio ? La pièce se terminerait au premier acte au cours duquel Cassio est destitué. La haine d'Otello ? Pourquoi alors faire tuer Desdémone plutôt que celui qu'il hait ? Il est évident que la fameuse réplique de Iago Monseigneur vous savez que je vous aime est la véritable clef du drame.
  
Terry Hands, célèbre metteur en scène britannique, spécialiste de Shakespeare, qui avait signé une production d'Otello à l'Opéra Garnier en 1976, avait également la même vision : à la fin du troisième acte, Iago, après avoir dit Ecco il leone, prenait Otello dans ses bras et l'étreignait contre sa poitrine.
  

  
Avec le XXème siècle, le paysage s’éclaircit et les personnages gay apparaissent plus clairement. Comme, par exemple, la comtesse von Geschwitz, qui tombe sous le charme de Lulu jusqu'à attraper le choléra pour la sauver (Berg, Lulu, 1929).
  
Tirée d'un roman grivois de Pierre Louÿs, Les Aventures du roi Pausole, opérette d’Arthur Honegger (1930), met en scène Mirabelle, une femme qui choisit délibérément de s'habiller en homme, et qui prend son plaisir de préférence avec les dames, mais sans nécessairement exclure le sexe opposé. Mirabelle chante même un hymne au travestissement, système assez malin, qui permet à ceux qui aiment le féminin d'aimer quand même le masculin.
  
Dans Billy Budd de Benjamin Britten (1964), d'après le roman de Melville, le sujet est sans équivoque.
  
Billy Budd, jeune matelot enrôlé de force par la marine britannique au temps des guerres napoléoniennes, excite le désir du capitaine Claggart, personnage refoulé et sadique qui, faute de posséder Billy, l'accuse à tort de trahison. Paralysé par son bégaiement, Billy frappe Claggart et le tue devant le capitaine, qui ne réussit pas à le sauver de la pendaison, mais restera hanté par cette injustice jusqu'à la fin de ses jours.
  
Avec Billy Budd, on abandonne les non-dits et les interprétations qui en découlent pour avancer à découvert sur le chemin des certitudes. L’homosexualité de Claggart, déjà flagrante dans le roman de Melville, l’est encore davantage dans l’opéra. Et, à la question de savoir si les motivations du capitaine sont elles aussi amoureuses, la musique de Britten, dans une des scènes clés de l’œuvre, répond clairement par l’affirmative.
  
  
   
The Knot Garden (1970), de Michael Tippett, met en scène un couple gay : Mel, un écrivain noir, et Dov, un musicien blanc, qui surgissent sur scène et viennent troubler une séance de psychanalyse entre le docteur Mangus et sa jeune patiente.
  
En 1995, Harvey Milk, composé par Stewart Wallace sur un livret Michael Korie, raconte l'histoire du célèbre homme politique américain, pionnier de la lutte pour les droits des homosexuels.
  
Citons également Patience et Sarah, opéra composé en 1998 par Paula Kimper, d'après le roman d'Isabel Miller. Un très beau livre, qui raconte l’histoire véridique et heureuse de deux jeunes femmes originaires du Connecticut, qui se sont battues pour vivre ensemble, dans une Amérique de 1816 où les choses étaient loin d’être faciles.
  
Plus récemment, Two boys, de Nico Muhly (2011), met en scène un fait divers survenu à Manchester en 2003. Brian, un adolescent, a poignardé Jake, un jeune avec qui il a couché. Interrogé par la police, Brian raconte à l’enquêteur qu’il a obéi aux ordres de personnages sombres avec lesquels il discutait sur Internet. On découvre au fil de l'oeuvre que tout a en fait été orchestré par Jake, qui a pris sur le web plusieurs identités fictives, séduisant Brian pour l’inciter à son propre meurtre.
  
Et puis, bien sûr, et même si ce n'était pas une réussite du point de vue musical, comment ne pas citer Brokeback Mountain, de Charles Wuorinen, créé le 28 janvier dernier 2014 au Teatro Real de Madrid ?
  

jeudi 10 août 2017

Exotisme (Gay Opera 5/6)

Après la mythologie, l'exotisme.

Situer des scènes plus ou moins ambiguës dans une époque lointaine ou un pays exotique a permis d'établir un effet de distanciation, nécessaire lorsque la représentation d'amours homos au théâtre ou à l'opéra était tout simplement inconcevable.

Commençons par Lakmé, et son célèbre duo des fleurs, dans lequel certains ont vu une dimension saphique. Comme, par exemple, le réalisateur de cinéma Tony Scott, qui utilisa le duo, dans Les Prédateurs, comme accompagnement musical d'une scène d'amour inoubliable entre Catherine Deneuve et Susan Sarandon.
  
  
Je ne suis pas sûr que Léo Delibes, sauf peut-être par le truchement d'un fantasme inavoué, ait vraiment voulu glisser dans son opéra des allusions à une passion lesbienne. Mais l'idée est jolie.

Les choses paraissent en revanche plus nettes dans Les Pêcheurs de perles de Bizet.
  
Nous sommes à Ceylan, dans un petit village de pêcheurs. Deux garçons musclés à la peau cuivrée, Nadir et Zurga, se jurent une amitié éternelle et chantent enlacés :
  
Jurons de rester amis! 
En ce jour qui vient nous unir, 
Et fidèle à ma promesse, 
Comme un frère je veux te chérir! 
Oui, partageons le même sort, 
Soyons unis jusqu'à la mort !
  

Mais débarque sur l'île une jeune prêtresse de Candi, la belle Leïla, qui les ensorcelle et sème entre eux discorde et jalousie... jusqu'à la mort.

De Ceylan, prenons le bateau jusqu'à Palerme.

Opéra du compositeur polonais Karol Szymanowski, écrit en 1924, Le Roi Roger est une œuvre étrange et fascinante, qui se déroule dans une Sicile médiévale idéalisée par la coexistence pacifique des pensées latine, grecque et arabe. 
  
Un jeune berger, accusé de prêcher une nouvelle hérésie, est présenté devant le roi Roger et son épouse. Mais au lieu de suivre l'avis de ses conseillers et de l’envoyer au bûcher, le roi tombe sous son charme, subjugué par sa beauté et la douceur de sa voix.

Le Roi Roger est l'histoire émouvante d'un désir refoulé, combattu, mais au final victorieux : au dernier acte, en effet, le berger prend le roi par la main et l'entraîne dans une furieuse bacchanale avec des satyres et des danseurs de Dyonisos.

Dominique Fernandez (L'Avant-scène opéra, Le Roi Roger) définit cette oeuvre comme le premier opéra qui ait exalté l’homosexualité comme une invitation à s’évader en dehors des contraintes sociales et des conventions imposées par l’opinion dominante.
  
Si rien n’est dit ouvertement dans le livret, tout est habilement suggéré par la musique : la passion qui dévore le roi est dépeinte par les tristes mélopées du hautbois, les pleurs des violons et les caresses des harpes. Les charmes sensuels du berger passent quant à eux par les registres aigus des violons. Et il n'est pas difficile d'imaginer ce qu'évoquent les puissants accords rythmés de la danse dionysiaque de la fin.
   
Mais les choses ne s'arrêtent pas au plaisir final et c'est ce qui est peut-être le plus intéressant. Une fois satisfait, libéré du désir qui le rongeait, le roi se retrouve seul dans la lumière du soleil naissant, transfiguré par l’expérience qu’il vient de surmonter en parvenant à concilier les deux principes opposés, le dionysiaque et l’apollinien.
   

mardi 1 août 2017

Mythologies (Gay Opera 4/6)

La mort de Hyacinthe - Benjamin West (1771)
C'est tout d'abord dans les sujets mythologiques que l'on ira chercher les premières traces d'amours gay à l'opéra. Bon, les choses n'apparaissent pas encore au grand jour, les frontières entre amitié et amour sont parfois floues et on trafique un peu les récits. Mais il ne faut pas être grand clerc pour percevoir dans plusieurs livrets la "vérité qui ne peut pas être dite".

Dans les trois actes du premier opéra de Mozart, Apollo et Hyacinthus (1767), l'amour d'Apollon pour le beau Hyacinthe est dilué dans une intrigue bien plus conventionnelle tournant autour d'une certaine Melia, dont ces messieurs s'éprennent tous, d'où la jalousie de Zéphyr qui provoque la mort de Hyacinthe. 
   
Malgré cette émasculation du mythe, dont s’est rendu coupable un obscur professeur de philosophie à l'université de Salzbourg, le fait que tous les rôles aient été interprétés par des garçons âgés de 12 à 22 ans devait rendre cette histoire bien ambiguë. Même s'il est assez improbable que le jeune Mozart, qui n’avait lui-même que 11 ans lorsqu’il composa Apollo, ait bien perçu tout cela.
  


Iphigénie en Tauride (1779) de Glück met en scène Oreste dont la profonde affection pour son cousin Pylade est restée comme un symbole de l’amitié indestructible entre deux hommes.

Rappelons en quelques mots l'intrigue de cet opéra.
  
Apollon ordonne à Oreste de se rendre en Tauride dérober une statue d'Athéna et de la rapporter à Athènes. Il part en compagnie de Pylade, son cousin, mais, à peine arrivés en Tauride, ils sont arrêtés et jetés en prison. Peu hospitaliers, les habitants du coin ont l’habitude de sacrifier à la déesse tous les étrangers qui pénètrent sur leurs terres. Or, il s'avère que la prêtresse chargée du sacrifice n’est autre qu’Iphigénie, la propre sœur d’Oreste. Reconnaissant son frère, elle se jette dans ses bras, et les trois prennent la poudre d’escampette en emportant la statue.
  
A l’acte 2, Oreste et Pylade sont enchaînés en attendant d'être mis à mort. Ils dialoguent dans un sombre récitatif, souligné par les hautbois et les bassons. Dans un air énergique, Oreste supplie les dieux de le tuer (Dieux qui me poursuivez, dieux, auteurs de mes crimes). Mais Pylade proteste dans un splendide récitatif suivi d'une aria da capo : Quel langage accablant pour un ami qui t'aime... Unis dès la plus tendre enfance. Admirablement souligné au basson, c'est un morceau d'une très grande noblesse de sentiments et d'expression, l'un des plus beaux airs de Gluck.
  


Avec le 20ème siècle, les amours gay contés dans la mythologie peuvent apparaître au grand jour. King Priam, de Michael Tippett (1962), met ainsi en scène l'amour d'Achille pour Patrocle et le très attendu Hadrian (prévu pour 2018), du musicien canadien Rufus Wrainwright, évoquera la passion de l’empereur romain pour le jeune Antinoüs.
  
Mais quittons Rome et la Grèce pour l’Allemagne.
  
Il est difficile de trouver une trace de passion gay dans les légendes germaniques de Wagner, mais là encore, en grattant un peu, et grâce aux lectures de metteurs en scène intelligents et imaginatifs, on peut voir différemment certaines œuvres et certains personnages.
  
Dans Le Vaisseau fantôme, j’ai toujours pensé que notre Hollandais errant se satisfaisait beaucoup mieux qu'il ne l'affirme de son châtiment éternel. Il n'y a d'ailleurs qu'à voir la rapidité avec laquelle, à la fin de l'opéra, il rejette la pauvre Senta, sans même écouter ses explications, comme s'il était au final bien soulagé de ne pas avoir à jeter l'ancre pour s'enfermer dans la médiocrité du confort bourgeois.
  
La jeunesse éternelle, le voyage sans fin sur les océans, l'unique compagnie de robustes matelots et de jolis mousses, est-ce vraiment un châtiment ?



Peter Sellars, dans une célèbre mise en scène de Tristan et Isolde, a clairement évoqué l'existence d'une relation homosexuelle entre Tristan et le roi Marke, Melot n'agissant alors que par jalousie.
 
Et puis, bien sûr, comment ne pas remarquer la profonde ambiguïté de Parsifal, ce jeune homme solitaire, un peu fou, qui évolue dans un monde uniquement masculin, et résiste sans trop d’efforts aux charmes des filles fleurs et de Kundry la magicienne. Dans le film d’Hans Jurgen Zyberberg, Parsifal est incarné tour à tour par une jeune fille et un jeune garçon.
  


Mais c’est finalement en abordant un sujet biblique que nous trouvons sur une scène d’opéra l’une des plus belles représentations de l’amour entre deux hommes.
  
En février 1688, est donné au Collège des Jésuites de Paris, le chef d'œuvre de Marc-Antoine Charpentier, David et Jonathas, dont plusieurs passages sont particulièrement explicites.
  
Au tout début de l’opéra (acte 1, scène 1), deux captifs vantent les charmes de David (acte I, scène 1): Ce héros savait charmer jusqu'à ses ennemis. À ses attraits on a voulu se rendre, Plus que son bras n'en a soumis.
  
Au cours de la troisième scène, David proclame son amour pour Jonathas : Jonathas tant de fois me vit renouveler mille serments d'une amour mutuelle. Hélas il fut toujours fidèle, moi seul je puis les violer. Moi-même je péris, ou je perds ce que j'aime. Même au prix de mes jours, Accorde à Jonathan le secours que j'implore.
  
Et, à la fin de l’opéra, lorsque Jonathas est mortellement blessé, Charpentier compose une scène bouleversante où le jeune homme expire dans les bras de David en lui murmurant aussi simplement que tendrement : Je vous aime.


lundi 24 juillet 2017

Mozart, une passion française

Alors que l’Opéra de Paris inaugure un nouveau cycle Mozart Da Ponte, une intéressante exposition, organisée par la Bibliothèque nationale de France et l’Opéra, met en lumière la présence de Mozart dans la vie musicale française, de ses premiers voyages en France jusqu’à sa gloire posthume sur les scènes lyriques nationales.

Les liens qui unissent Mozart à la France sont évoqués à travers ses trois séjours à Paris, Le Mariage de Figaro, dont il fît un opéra, et l’acquisition du manuscrit de Don Giovanni par l’une des plus grandes cantatrices françaises, Pauline Viardot.
 
On peut également admirer une très belle collection de costumes et de maquettes de décors réalisés par des artistes célèbres.
  
L'exposition est présentée du 20 juin au 19 septembre 2017 à la Bibliothèque musée du Palais Garnier.
  
Renseignements sur le site de l'Opéra de Paris