dimanche 21 août 2016

Avec Liszt à la Villa d'Este (Un été à Rome, 10)

Villa d'Este - photo Jefopera
A quelques kilomètres de la villa d'Hadrien se trouve la Villa d'Este.
  
De 1550 à sa mort, en 1572, le cardinal Hippolyte d'Este, nommé gouverneur de Tivoli par le pape Jules III, fit construire une résidence somptueuse, entourée de fabuleux jardins en terrasses, dans le plus pur style maniériste.
  
Pirro Ligorio, son architecte, s'inspira de la villa d'Hadrien toute proche, pillant au passage les marbres, les mosaïques et les éléments d'ornementation qui s'y trouvaient encore. Il reprit aussi les techniques d'approvisionnement en eau des anciens Romains pour alimenter les multiples fontaines des jardins.

Le soleil est revenu sur Tivoli et la visite des jardins se révèle délicieuse, quoique un peu rapide à mon goût. Parce qu'elle n'a pas envie de rentrer trop tard chez elle, notre guide sonne un vigoureux rappel, invoquant, sans trop y croire elle-même, des embouteillages à l'entrée de Rome. Mais épuisés par cette journée à l'assaut des ruines et des jardins, c'est finalement soulagés que nous regagnons le confortable autocar.
  
La poésie, la peinture et la musique ont célébré la Villa d'Este. Liszt, qui y fut l'invité du cardinal Gustav Hohenlohe, la prit pour thème de l'une des pièces les plus célèbres, et peut-être la plus belle de ses Années de pélerinage, Les jeux d'eaux à la Villa d'Este.
  
Je vais laisser France Clidat, très grande dame du piano français, disparue il y a 4 ans, présenter cette œuvre magnifique avec laquelle s'achève notre été romain.
 
Dans cette pièce, il faut donc que le jeu pianistique imite l’eau le plus possible : les trilles, les trémolos, les traits rapides dans l’aigu, les arpèges et gammes aquatiques, les tierces jaillissantes, tout doit faire couler le clavier, tout doit suggérer cette eau frémissante, cristalline et irisée, dans une sonorité claire et légère : faire oublier les marteaux.
  
Puis à un moment donné, le climat change, par un ralentissement du tempo, Un poco piu moderato, et une enharmonie qui met en exergue une citation de l’Evangile selon Saint-Jean, inscrite à cet endroit du manuscrit :
 
« Celui qui boira de cette eau ne sera jamais plus altéré, car l’eau que je lui donne ainsi sera pour lui source de vie éternelle. » (Jean, 4, 14)
 
Cette parole se situe au moment où Jésus révèle sa nature divine à la Samaritaine, à laquelle il vient de demander à boire au cours d’une halte au bord d’un puits, dans la ville de Sychar.
 
La présence de ce verset à cet endroit-là change l’atmosphère du tout au tout, et il faut le transmettre à l’auditeur, à travers cette mélodie passionnée, sur une pédale de ré majeur, accompagnée par des arpèges de doubles croches. Liszt est vraiment un grand mystique. Il cherche à transmettre, par le biais du piano, la métamorphose de l’eau bucolique, poétique, de nature humaine, en eau lustrale, baptismale, de nature divine.
    

mercredi 17 août 2016

A la Villa Hadriana avec Pergolese (Un été à Rome, 9)

Tivoli, Villa Hadriana - photo Jean-Laurent Juliéno
Comme le site est compliqué à atteindre par les transports en commun, nous avons opté pour une excursion organisée d’une journée à Tivoli, avec, l’après-midi, la visite de la Villa d’Este -qui refermera notre album musical romain.
 
Il a plu toute la nuit, l’air est frais et le ciel encore nuageux lorsque nous pénétrons sur ce site gigantesque.
  
Villa Hadriana. Ce nom trop modeste désigne mal ce qui fût, avec celui de Néron, le plus vaste palais impérial de l’antiquité, et reste un des plus beaux et riches sites archéologiques du monde.
  
On continue à s’interroger sur les idées qu’il avait en tête lorsqu’il s’est décidé pour cette pluralité d’édifices disparates.  Il avait choisi cette grasse campagne près de Tivoli à cause de l’abondance des eaux, élément essentiel de son système d’architecture. L’imbrication de la nature et de la pierre, la conception du palais comme un vaste jardin irrigué de canaux et parsemé de fontaines, de bassins, de nymphées, sont en effet un des principes les plus neufs d’Hadrien. Plus d’organisme compact comme sur le Palatin, mais un éclatement, un éparpillement, une fusion dans le paysage, ce qui était révolutionnaire pour l’époque (Dominique Fernandez, Le Piéton de Rome, Philippe Rey, 2015).
 
L’historien romain Spartianus, dans L’Histoire auguste, raconte qu’Hadrien orna d'édifices admirables sa villa de Tibur : on y voyait les noms des provinces et des lieux les plus célèbres, tels que le Lycée, l'Académie, le Prytanée, Canope, le Pécile, Tempé. Ne voulant rien omettre, il y fit même représenter le séjour des ombres.
 
La villa évoque en effet les sites et les monuments qu'Hadrien a visités et aimés lors de ses nombreux voyages dans l’Empire romain. La visite se présente de ce fait comme celle d’un vaste parc, frais et escarpé, planté de pins, de cyprès et d’oliviers, et tout entier parsemé de ruines impressionnantes, certaines faisant penser aux fabriques du XVIIIème siècle -lesquelles, en réalité, tirent sans doute leur origine de la Villa elle-même. Les restes du palais d'habitation, des thermes et des bâtiments annexes sont grandioses et, même s'il fût abondamment pillé, notamment lors de la construction de la Villa d'Este, le site reste aussi somptueux qu'émouvant.
  
On se reportera bien évidemment au chef d'oeuvre de Marguerite Yourcenar pour mieux connaître cet empereur à la figure très attachante, humaniste, esthète et grand voyageur. 

Hadrien est aussi le héros de plusieurs opéras.

Tout récemment, le chanteur et compositeur canadien Rufus Wainwright s’est emparé du personnage. On ne sait pas grand-chose de cette oeuvre encore en gestation, juste qu’il y aura tous les éléments du grand opéra traditionnel : histoire d’amour, intrigue politique, chœurs, grands airs et beaucoup de personnages. 
  
Wainwright  explique : C’est aussi un roman tragique: la raison pour laquelle l’amour d’Hadrien pour Antinoüs -et son immense chagrin quand le jeune homme pérît noyé- n’a pas été célébré réside dans la peur de l’amour homosexuel, qui n’a que peu évolué depuis. Plus je me plonge dans l’univers d’Hadrien et de son temps, plus j’observe de parallèles avec notre vie aujourd’hui
  
La première devrait avoir lieu en 2018 à l’Opéra de Toronto.
  
Le plus célèbre Hadrien de l’histoire de l’opéra reste néanmoins celui du livret de Metastase Adriano in Siria. Il met en scène Hadrien dans sa guerre contre les Parthes, présentant l'empereur sous les traits d'un tyran magnanime, dans l'esprit des despotes éclairés en faveur au siècle des Lumières. Ce livret connût un succès considérable, puisqu'il fût mis en musique par plus de cinquante compositeurs différents. Assez tarabiscotée, l'intrigue tourne autour d'une passion amoureuse totalement fantaisiste entre l'empereur et une certaine Emirena. On aurait bien sûr préféré voir Antinoüs sur scène, mais bon...

Hadrien (Adriano dans l’opéra) a vaincu le roi des Parthes Osroa, en fuite. Il doit épouser Sabina mais tombe amoureux d'Emirena, qu'il retient prisonnière, ce qui fait les affaires d'Aquilio, le confident de l'empereur, lui-même amoureux en secret de Sabina. Emirena, de son côté, aime et est aimée de Farnaspe, un prince parthe ami d'Osroa. Avez-vous bien suivi ? Alors continuons.

Osroa organise plusieurs tentatives d'assassinat d'Adriano, qui échouent toutes, mais dont Farnaspe se retrouve accusé ; ces injustes soupçons conduisent Emirena à révéler le nom du vrai coupable, sans qu'elle se rende compte qu'elle accuse ainsi son père. Adriano fait alors enfermer ensemble les trois Parthes.

La fin de l'opéra rappelle celle de La Clémence de Titus : Adriano, ému par la grandeur d'âme de Sabina, qui accepte de se retirer pour le laisser épouser Emirena, rend celle-ci à Farnaspe, son véritable amour, et pardonne à ses ennemis.
  
La première mise en musique fût celle de Caldara, à Vienne en 1732, mais on connait mieux celle de Pergolese, composée deux années après. C'est un opéra très réussi, d'une chaleureuse élégance, où la talent mélodique de Pergolese fait merveille, au point que certains y ont vu comme un avant-goût de Bellini.
   

mardi 9 août 2016

Place du Panthéon, toujours avec Mascagni (Un été à Rome, 8)

Rome, Panthéon
Un peu comme la Via del Corso, la place du Panthéon est un endroit où l’on finit toujours par se retrouver, à un moment ou à un autre de la journée. Et on ne peut se lasser d'admirer le monument extraordinaire qui lui donne son nom.

André Suarès (Rome) en parle fort bien :
  
Le Panthéon est de bien loin la plus belle architecture de Rome. Au-dedans tombe du ciel une lumière incomparable. Celui qui passe du portique dans ce temple, ayant soin de laisser peser sur sa tête la masse des puissantes colonnes, leur hauteur géante et le noir regard de l’énorme porte de bronze reçoit dans sa pensée une impression unique.

Rien de plus beau que ce jour qui vient d’en haut, et du ciel lui-même, par l’orbite de pierre ; si le ciel est pur, cette clarté bleue pénètre l’âme de joie. Si des nuages passent, la sérénité prend une voix assurée et presque terrible.
  
Et Stendhal résume encore mieux l’affaire :
  
Le Panthéon a ce grand avantage : deux instants suffisent pour être pénétré de sa beauté. On s’arrête devant le portique, on fait quelques pas, on voit l’église, et tout est fini. Ce que je viens de dire suffit à l’étranger ; il n’a pas besoin d’autre explication, il sera ravi en proportion de la sensibilité que le ciel lui a donnée pour les beaux-arts. Je crois n’avoir jamais rencontré d’être absolument sans émotion à la vue du Panthéon. N’est-ce pas là le sublime ? (Promenades dans Rome).
  
Bâti sur l'ordre d'Agrippa au Ier siècle avant J.-C., endommagé par plusieurs incendies, et entièrement reconstruit sous Hadrien, le Panthéon était un temple dédié à toutes les divinités de la religion antique. Il fut converti en église chrétienne au VIIe siècle, et c'est sans doute grâce à cela qu'il est toujours debout. C’est d'ailleurs le plus grand monument romain antique qui nous soit parvenu en état pratiquement intact. Avec 43,30 m de diamètre à l'intérieur, sa coupole est la plus grande de toute l’Antiquité.
  
Face au Panthéon, une plaque apposée sur la façade de l’ancienne Albergo del Sole nous informe de la présence de Pietro Mascagni en 1890. Ce qui m’a donné envie de faire connaître une partition orchestrale superbe et très peu connue du compositeur de Cavalleria Rusticana, la musique de scène pour une pièce de Thomas Henry Hall Caine, The Eternal City. Une pièce qui se passe en partie à Rome, comme son nom permet de le deviner.
  
Romancier et dramaturge anglais, Hall Caine (1853 1931) eût beaucoup de succès à Londres et aux Etats-Unis, où plusieurs de ses pièces furent utilisées dans des scénarios de films.
  
Publiée en 1901, The Eternal City commence un peu comme un roman de Dickens.
  
Exilé en Angleterre où il vit discrètement sous le faux nom de Roselli, le prince Volonna ramasse un soir d'hiver dans la rue un gamin quasi mort de froid. Comme il n'a pas de fils, il s'attache à lui, décide de l'adopter et le prénomme Davide. Ce garçon grandit paisiblement dans la maison du bon docteur, en compagnie de son épouse anglaise et de leur petite fille, qui s’appelle Roma, en mémoire de la lointaine patrie du prince.
  
20 années passent jusqu'à ce que les ennemis du prince, qui ont la rancune tenace, parviennent à le retrouver, le capturent avec son fils et les emprisonnent sur l'île d'Elbe. Davide parvient à s’échapper mais son père meurt dans sa cellule. Recueillie à Rome par le baron Bonelli, Roma éblouit la bonne société par sa beauté et son esprit, et retrouve Davide. Les deux jeunes gens réalisent alors qu'ils s'aiment profondément et, au terme de diverses péripéties, tombent dans les bras l'un de l'autre.
  
Sur cette histoire riche en rebondissements et en grands sentiments, Mascagni a composé une très belle musique, marquée par une harmonie raffinée, une orchestration à la fois suave et délicate et des élans lyriques toujours contenus dans des lignes mélodiques très pures.
 
Mascagni a volontairement réduit son propos musical à l’histoire d’amour entre Davide et Roma, s'identifiant sans doute au jeune homme dans son amour pour Roma, allégorie de la Ville Eternelle.
 
Il existe de cette partition un très bel enregistrement, publié chez Chandos, avec l’Orchestre du Teatro Regio di Torino dirigé par Gianandrea Noseda. Mais je n'ai trouvé sur Youtube que ce court extrait.
  

vendredi 5 août 2016

Dans le palais de Néron avec Mascagni (Un été à Rome, 7)

Intérieur de la Domus aurea
Munis de casques de chantier et de lampes torches, nous pénétrons dans le ventre de la colline qui recèle les restes de l’un des monuments les plus fabuleux de la Rome antique, la Maison d’or de Néron.
 
C’est à la suite de l’incendie de Rome, en 64, que Néron fait construire cet ensemble architectural gigantesque, qui comprenait d’immenses bâtiments, des jardins et un lac artificiel.
  
Après sa mort, en 68, Trajan fait remblayer la Domus et édifie ses thermes au-dessus. Ses architectes prennent toutefois le soin de faire récupérer une bonne partie des fabuleux décors de marbre, pierres précieuses, mosaïques et parements d’or qui ornaient ses murs.
  
Sans doute parce qu’elles ne pouvaient pas aisément être déposées, les fresques sont restées. Découvertes par hasard à la Renaissance (on raconte qu’un Romain, tombé dans un trou, s’est retrouvé nez à nez avec les fresques et a prévenu un artiste de ses amis), elles présentaient des scènes mythologiques, sur des fonds rouges, ocres ou noirs. Parce que l’on croyait que ces peintures ornaient les parois de grottes, on les a appelées « grotesques ».
 
Dominique Fernandez trouve les mots justes pour décrire l’impression que l’on ressent en pénétrant dans ce site (Le Piéton de Rome, Philippe Rey, 2015) :
 
Dès que l’on a franchi la grille, stupeur. Le plafond d’un immense corridor, qui a l’air de s’enfoncer dans les entrailles de la terre, surplombe le sol de plus de dix mètres. C’est ensuite un dédale de pièces démesurément grandes, une enfilade tortueuse d’énormes cavernes. Pour comprendre l’impression extraordinaire que l’on éprouve sous ces voûtes faites de simple brique, associez deux notions qui semblent incompatibles : labyrinthe et gigantisme.
 
Visite qui nous donne l’occasion de découvrir et d’évoquer le dernier opéra de Pietro Mascagni, Nerone.
 
Il fût créé le 16 janvier 1935, avec quelques-uns des plus grands chanteurs de l'époque : Aureliano Pertile dans le rôle-titre, Lina Bruna Rasa dans celui d’Atte et Marguerita Carosio dans celui d'Egloge. Le compositeur, qui ne cachait pas son adhésion sans réserve au fascisme, dédia son œuvre à la gloire de Mussolini.
 
Mascagni ne voulait pas de morceaux fermés. J'ai toujours été un amoureux du récitatif chanté, fluide, musicalissime, répétait-il. Au fond, Nerone sera ceci : un essai d'expression musicale de la parole. Dans Nerone, pas de grands airs, mais une ligne continue assez fluide, avec de grandes envolées orchestrales comme Mascagni sait les faire.
 
L'action est un peu compliquée : Néron passe ses nuits dans les tavernes sordides de Rome, récite des pages de Sophocle, se saoule et provoque des querelles. Alors qu'il a déjà une maîtresse véhémente et vindicative, Atte, qui l'a maintes fois sauvé du poignard de ses ennemis, il s'amourache d'une jeune danseuse grecque, l'esclave Egloge, aussi douce qu'Atte est violente.
  
Mais alors que les tourtereaux roucoulent en plein bonheur, Atte réussit à empoisonner sa rivale. C'est le prélude à la chute de l'empereur. Le peuple romain se soulève et acclame Galba. Tous les amis de Néron le trahissent ou sont exécutés. Seule Atte lui est restée fidèle et retrouve sa place dans le cœur de Néron. L'empereur fuit Rome avec elle, se retrouve dans la cabane de Faonte ; apprenant qu'il est destitué, il se donne la mort en déclarant Quel grand artiste meurt
  

lundi 1 août 2016

De la Basilique royale à l'ancien siège de L'Humanité : Saint-Denis au Patrimoine mondial de l'UNESCO ?

Depuis 1996, la basilique de Saint-Denis est inscrite sur la "liste indicative" présentée par la France à l'UNESCO en vue de l'inscription de sites et de monuments au Patrimoine mondial de l'humanité. De quoi s'agit-il ?
 
La liste du patrimoine mondial, ou patrimoine de l'humanité, est établie par le Comité du patrimoine mondial de l'UNESCO. Le but du programme est de cataloguer, nommer et conserver les biens dits culturels ou naturels d’importance pour l’héritage commun de l’humanité.
 
Le programme fut fondé avec la "Convention Concernant la Protection de l’Héritage Culturel et Naturel Mondial", adoptée à la conférence générale de l’UNESCO en 1972. 187 États parties ont ratifié la convention et, à ce jour, 1 052 biens sont inscrits sur la liste.
 
La France compte 42 sites et monuments inscrits au Patrimoine mondial et arrive en 4ème position, derrière l'Italie (51), la Chine (50) et l'Espagne (45).
 
Pour faire inscrire un site, la première chose que le pays doit faire est de dresser un inventaire des sites naturels et culturels les plus importants situés à l’intérieur de ses frontières. Cet inventaire est appelé la "liste indicative" et constitue un état prévisionnel des biens que le pays peut décider de proposer pour inscription au cours des cinq à dix années à venir ; antichambre de la liste du patrimoine mondial, la liste indicative peut être mise à jour à tout moment. C’est une étape importante, car le Comité du patrimoine mondial ne peut étudier une proposition d’inscription sur la liste du patrimoine mondial si le bien considéré ne figure pas déjà sur la liste indicative.
 
La liste indicative dressée par la France compte aujourd’hui 37 sites, dont le massif du Mont-Blanc, le château de Vaux-le-Vicomte ou le parc national de Port-Cros. La basilique de Saint-Denis a été inscrite dès 1996 en raison de son importance historique et de son intérêt architectural de premier ordre : elle est en effet souvent présentée comme le premier édifice religieux construit dans le style gothique.
 
Depuis cette date, plus de 20 sites français ont été inscrits au Patrimoine mondial, dont, par exemple, les « sites palafittiques autour des Alpes et les « sites miniers du Nord Pas-de-Calais ». Mais le dossier de la basilique moisit misérablement au fond de la liste indicative dans l’indifférence générale.

*

Au début du mois de juillet 2016, deux des plus grands architectes du 20ème siècle ont été mis à l’honneur par l'UNESCO : Le Corbusier (17 sites, dont 10 en France) et son plus célèbre élève, Oscar Niemeyer. L’inscription au Patrimoine mondial du centre culturel et de loisirs de Pampulha, à Belo Horizonte, est d’ailleurs la deuxième consécration de l’architecte brésilien, après l'inscription, en 1987, de la ville de Brasilia.
Ancien siège de L'Humanité, Saint-Denis - photo Jefopera
 
Né à Rio de Janeiro en 1907, décédé en 2012 au bel âge de 105 ans, cet ancien assistant de Le Corbusier a collaboré aux plans du siège des Nations Unies à  New York ; il est surtout très célèbre pour avoir conçu Brasilia, la nouvelle capitale du Brésil.
 
En France, il a réalisé, en 1971, le siège du Parti communiste à Paris, la maison de la Culture du Havre, la Bourse du travail de Bobigny et le siège du journal L’Humanité à Saint-Denis ; on comprend donc rapidement où se situaient ses sympathies politiques...
 
Quelques mots sur le bâtiment de Saint-Denis.
  
En 1985, le directeur de L'Humanité, Roland Leroy, souhaitait déménager le journal dans un site plus adapté à ses besoins. Si le choix de Saint-Denis s'impose rapidement, sa localisation, dans le périmètre de protection de la basilique, nécessitait toutefois l'aval de la Commission supérieure des monuments historiques. Conscient qu'on ne pouvait pas, de ce fait, confier le projet à n'importe qui, Roland Leroy eût l'idée de demander à l'un des plus grands architectes du monde, Oscar Niemeyer, de proposer un projet.
 
En février 1987, l'architecte brésilien envoie une esquisse tenant compte des contraintes du site et des bâtiments environnants ; il conçoit un bâtiment en Y, tout en courbes, qui s'intègre très bien dans son environnement. Niemeyer déclare : mon souci a été de rechercher une structure ouverte et belle sans sortir du cadre de la simplicité et de l’élégance. La décision est prise, la construction lancée et le bâtiment, que je trouve vraiment très réussi, est inauguré en avril 1989.
 
Sept mois après, le mur de Berlin s'effondre et les peuples de l'Est se libèrent peu à peu des dictatures communistes. Les ventes et les finances de l'Humanité commencent à battre de l'aile et le coût d'entretien du bâtiment devient difficilement supportable. Le journal décide de mettre en vente son siège et part louer quelques étages en 2008 face au Stade de France.
 
Ancien siège de L'Humanité, Saint-Denis - photo Jefopera
Après plusieurs discussions, l'État en devient propriétaire le 1er janvier 2010, pour 12 millions d’euros. Il est alors question d'y installer la Sous-Préfecture de Saint-Denis mais je ne sais pas où on en est aujourd’hui. Le bâtiment semble toujours désaffecté et se dégrade très vite. Des clochards l'ont investi il y a deux ans, ont fait du feu à l'intérieur et un incendie s'y est propagé. Les vitres sont cassées, les façades noircies par l’incendie, les accès murés. J'ai même vu des rats en sortir.

*
 
Quand on sait que la présence d'un site ou d'un monument inscrit sur la liste du Patrimoine mondial multiplie au moins par deux le nombre de visiteurs, on peut aussi se demander pourquoi la ville de Saint-Denis, mais aussi la Métropole parisienne et la Région Ile-de-France ne soutiennent pas plus activement ces dossiers, quand même beaucoup plus intéressants que les sites palafittiques des Alpes ou les reliques de l'industrie minière du Nord Pas-de-Calais.
  
Concernant l’ancien siège de L’Humanité, on peut aussi se demander pourquoi la France et les autres pays où se trouvent des bâtiments de Niemeyer ne se sont pas joints au Brésil pour présenter un dossier global, à l'instar de ce qui a été fait avec succès pour Le Corbusier. 
  
Quant au dossier de la basilique, je pense que le mauvais état dans lequel elle était jusqu’aux travaux engagés récemment ne facilitait pas les choses. Et puis, il y a aussi ce projet de reconstruction de la flèche, qui mobilise en ce moment les énergies. Il serait intéressant de savoir s'il a reçu l'aval de l'UNESCO...
  

jeudi 28 juillet 2016

A San Clemente avec Landi (Un été à Rome, 6)

San Clemente, fresque de Saint Alexis
Sur les conseils toujours avisés de notre ami Christian, nous partons de bon matin visiter la basilique San Clemente.

Dans une rue calme, derrière le Colisée, nous pénétrons dans une belle église du XIIème siècle et nous asseyons un instant, le temps de regarder les plafonds baroques.
 
L'indispensable Piéton de Rome, de Dominique Fernandez, nous invite à quitter rapidement la nef pour descendre dans les profondeurs de cette curieuse basilique :
   
San Clemente ne se borne pas à la basilique que nous venons de visiter. Elle n'est que le quatrième étage d'autres édifices enfouis sous la terre. Leur superposition résume l'histoire de Rome.
 
Par un large escalier, on descend de la basilique dans l’église inférieure, construite au IVème siècle, dévastée au XIème, ensevelie sous la nouvelle et découverte en 1857 par les dominicains irlandais du couvent voisin. C’est un vaste souterrain divisé en nefs par des pilastres de brique.
  
Encore un escalier, plus étroit, et l’on arrive dans les restes d’une maison romaine de l’époque impériale, dédale de petites pièces au fond duquel coule une source d’eau toujours vive. Un temple consacré à Mithra occupe un coin de ce sous-sol. Au milieu d’une petite pièce, on voit l’autel sculpté de bas-reliefs où l’on sacrifiait le taureau, pour asperger de son sang les fidèles assis de part et d’autre sur deux rangées de bancs. 
  
Enfin, un quatrième niveau a été retrouvé : maisons détruites en 64 lors de l’incendie attribué à Néron.

Ici, peut-être encore plus qu'ailleurs, nous comprenons la structure en mille-feuilles de cette ville unique, chaque époque ayant utilisé les restes de la précédente pour remblayer et édifier ses propres constructions. Rome, la ville dont les gratte-ciels sont sous la terre....
  
Dans la nef centrale de l'église souterraine du IVème siècle, une fresque en assez bon état (Cf. illustration) raconte l'histoire édifiante de Saint Alexis, ce patricien romain converti au christianisme, qui abandonna femme et parents le jour de ses noces, et, après quelques années d’errance, revint incognito sous le toit paternel où il vécut en mendiant pendant 17 ans, ignoré des siens, dormant sous un escalier.
 
Naturellement, notre saint homme prit soin de conserver sur lui à sa mort une lettre révélant son identité, histoire d’infliger à ses proches les affres du regret en sus de ceux de l’absence.

Plus ému par le triste sort de l'épouse abandonnée que par les exploits du saint, Dominique Fernandez remarque que jamais le machisme latin ne s'est montré avec une telle impudence, un machisme dont la goujaterie n'empêche pas d'être canonisé. L’Église supprima en fait prudemment le culte de Saint Alexis dans les années 60.

Un culte qui est pourtant resté longtemps populaire à Rome, et qui inspira plusieurs œuvres musicales, notamment le San Alessio de Stefano Landi, composé sur un livret écrit par le cardinal et futur pape Rospigliosi, et joué pour la première fois en 1632.
  
C'est une œuvre surprenante, qui semble tenir plus de la farce que du drame sacré. Le livret traite en effet le sujet d’une façon franchement subversive -et assez osée pour l'époque, notamment en mêlant aux passages dramatiques des scènes burlesques, dont plusieurs mettent en scène le diable, qui ne cesse de dénoncer la vanité du choix d’Alexis et de le pousser à se démasquer. Signe que dès le début du XVIIème siècle, on avait fort heureusement su prendre un peu de recul sur cette histoire saugrenue.
   
Riche et variée, la musique de Landi enchaîne des ritournelles populaires, des chœurs et de très beaux ariosos, déjà assez nettement séparés des récitatifs. On compte aussi de nombreux petits ensembles, notamment les émouvants trios de déploration du dernier acte.
 
Il existe une superbe captation du San Alessio, avec, dans la fosse, William Christie et Les Arts florissants, sur scène rien moins que Philippe Jaroussky et Max-Emmanuel Cencic. Mise en scène très réussie de Benjamin Lazar.
  

dimanche 24 juillet 2016

200 000

200 000 pages vues depuis hier !
  
La magie des comptes ronds...
  
En me lançant dans l'aventure, en février 2009, pour parler d'une représentation de Madame Butterfly à Bastille, j'étais loin de penser que l'expérience allait durer si longtemps.
  
Car au départ, ce blog n'était qu'une expérience, mue par l'idée de se frotter aux nouvelles technologies, un peu comme ouvrir un compte Facebook ou Twitter. Il s'agissait avant tout de rester dans le coup, dans un monde où tout va vite.
  
L'idée était également de se souvenir des belles choses, les fixer avec précision dans l'espoir de ne rien en perdre et, peut-être, de les mieux goûter plus tard.
   
Il faut bien reconnaître que c'est parfois difficile mais le fil rouge de l'opéra et de la musique a été solide. Sans doute parce qu'il occupe dans ma vie une place très importante, parce qu'il y a toujours quelque chose à dire sur les spectacles et les disques, parce que de nombreuses œuvres mériteraient d'être redécouvertes ou tout simplement d'être mises un peu plus souvent à l'affiche des concerts, tout simplement parce qu'il est formidable de partager ses passions.
  
Et puis, et je ne m'y attendais pas vraiment, le blog m'a amené plein de contacts avec des gens formidables, dont plusieurs dans le milieu musical, des contacts qui sont parfois même devenus des amis.