jeudi 24 août 2017

L'amour, toujours l'amour (Gay Opera 6/6)

Pour terminer cette série, passons en revue quelques opéras mettant en scène des personnages homos. A défaut de meilleure approche, nous allons suivre la chronologie, car c’est au fil des années que les amours gay ont pu passer de la pénombre à la lumière.
  
Commençons avec le Don Giovanni de Mozart (1787), où certains ont vu, dans le personnage de Leporello, l’archétype du gay amoureux d'un homme à femmes, d'autres percevant dans Don Giovanni celui de l'homosexuel refoulé qui multiplie les conquêtes féminines pour se persuader qu’il n’en est pas un. 
  
Je ne sais pas vraiment quoi penser de ces théories mais me suis dit que c'est peut-être ce qu'a voulu nous faire saisir Joseph Losey, en mettant sur scène un mystérieux valet tout habillé de noir, qui ne parle ni ne chante mais est toujours là, dans l’ombre des personnages.
   

  
Dans le Don Carlos de Verdi (1867), les choses sont plus claires. Comment, en effet, ne pas être ému par le lien très puissant qui unit les deux personnages principaux, Carlos et Rodrigue ? 
  
Dès le début, dans leur duo du premier tableau, unisson enflammé où les voix se couvrent, s'entremêlent et se confondent dans un cri d'amour puissant, les deux amis jurent de se vouer l'un à l'autre pour la vie et pour la mort.
  
Puis, à la fin du troisième acte, lorsque Rodrigue expire dans les bras de Carlos et lui dit : Il faut nous dire adieu, Dieu permet encore qu'on s'aime près de lui quand on est au ciel, mon Carlos, je meurs pour toi. C'est une scène bouleversante, où la musique de Verdi nous révèle ce que les mots ne pouvaient, à cette époque, nous dire plus directement.
  


Un an plus tard, était créé à Prague un opéra aussi beau qu'aujourd'hui scandaleusement absent des grandes scènes, Dalibor de Bedrich Smetana (1868).
  
Un chevalier, Dalibor, est traduit en jugement devant le roi Vadislav pour avoir attaqué le château et tué le Burgrave. Dalibor explique à ses juges qu’il a voulu venger la mort de son ami Zdenek, un jeune violoniste assassiné précédemment par le Burgrave. Il est pourtant condamné à la prison à vie. Entre temps, la sœur du Burgrave, Milada, tombe amoureuse de Dalibor et se jure de le sauver.

Déguisée en joueur de luth, elle parvient à apporter à Dalibor un violon dans sa cellule. Celui-ci, qui croit voir le fantôme de Zdenek, prend Milada dans ses bras et lui crie son amour.
  
Mais l’évasion de Dalibor échoue, et Milada est mortellement blessée par les soldats du roi Vadislav. Croyant perdre une seconde fois son ami, Dalibor se précipite sur l’épée du chef des gardes et meurt en prononçant les noms de Milada et Zdenek. Le rideau tombe.
  


La nature des relations entre Dalibor et Zdenek ne fait ici aucun doute, et si elle reste voilée dans les termes, son évocation est bien moins cryptée qu’elle ne peut l’être, par exemple, dans Eugène Onéguine de Tchaïkovsky (1878).
   
Dominique Fernandez, dans son analyse de l'opéra, fait remarquer que seule l’attirance qu’éprouve Onéguine pour Lensky permet de comprendre pourquoi, au premier acte, le premier rejette les avances de Tatiana puis, au deuxième, courtise effrontément Olga, la fiancée de son ami. Jalousie, peur des commérages ? C'est en tout cas l’hypothèse qu’a choisie Krzysztof Warlikowski dans sa mise en scène de l’œuvre, en 2007, à Munich.
  
Pour saisir ce qui se passe vraiment entre les deux personnages, il n'y a d'ailleurs qu'à écouter le très beau duo du deuxième acte entre Lensky et Onéguine, au cours duquel, comme dans celui de Don Carlos, les voix se couvrent, se caressent et s'entremêlent.
  
Mais revenons à Verdi, avec Otello (1887). Plusieurs metteurs en scène (Laurence Oliver et Francisco Zeffirelli par exemple), que ce soit au théâtre pour la pièce de Shakespeare ou à l’opéra, ont clairement montré que la clef du drame réside dans l’amour que porte Iago à Otello.
  
Un amour sans lequel il serait difficile de comprendre ses motivations : la jalousie envers Cassio ? La pièce se terminerait au premier acte au cours duquel Cassio est destitué. La haine d'Otello ? Pourquoi alors faire tuer Desdémone plutôt que celui qu'il hait ? Il est évident que la fameuse réplique de Iago Monseigneur vous savez que je vous aime est la véritable clef du drame.
  
Terry Hands, célèbre metteur en scène britannique, spécialiste de Shakespeare, qui avait signé une production d'Otello à l'Opéra Garnier en 1976, avait également la même vision : à la fin du troisième acte, Iago, après avoir dit Ecco il leone, prenait Otello dans ses bras et l'étreignait contre sa poitrine.
  

  
Avec le XXème siècle, le paysage s’éclaircit et les personnages gay apparaissent plus clairement. Comme, par exemple, la comtesse von Geschwitz, qui tombe sous le charme de Lulu jusqu'à attraper le choléra pour la sauver (Berg, Lulu, 1929).
  
Tirée d'un roman grivois de Pierre Louÿs, Les Aventures du roi Pausole, opérette d’Arthur Honegger (1930), met en scène Mirabelle, une femme qui choisit délibérément de s'habiller en homme, et qui prend son plaisir de préférence avec les dames, mais sans nécessairement exclure le sexe opposé. Mirabelle chante même un hymne au travestissement, système assez malin, qui permet à ceux qui aiment le féminin d'aimer quand même le masculin.
  
Dans Billy Budd de Benjamin Britten (1964), d'après le roman de Melville, le sujet est sans équivoque.
  
Billy Budd, jeune matelot enrôlé de force par la marine britannique au temps des guerres napoléoniennes, excite le désir du capitaine Claggart, personnage refoulé et sadique qui, faute de posséder Billy, l'accuse à tort de trahison. Paralysé par son bégaiement, Billy frappe Claggart et le tue devant le capitaine, qui ne réussit pas à le sauver de la pendaison, mais restera hanté par cette injustice jusqu'à la fin de ses jours.
  
Avec Billy Budd, on abandonne les non-dits et les interprétations qui en découlent pour avancer à découvert sur le chemin des certitudes. L’homosexualité de Claggart, déjà flagrante dans le roman de Melville, l’est encore davantage dans l’opéra. Et, à la question de savoir si les motivations du capitaine sont elles aussi amoureuses, la musique de Britten, dans une des scènes clés de l’œuvre, répond clairement par l’affirmative.
  
  
   
The Knot Garden (1970), de Michael Tippett, met en scène un couple gay : Mel, un écrivain noir, et Dov, un musicien blanc, qui surgissent sur scène et viennent troubler une séance de psychanalyse entre le docteur Mangus et sa jeune patiente.
  
En 1995, Harvey Milk, composé par Stewart Wallace sur un livret Michael Korie, raconte l'histoire du célèbre homme politique américain, pionnier de la lutte pour les droits des homosexuels.
  
Citons également Patience et Sarah, opéra composé en 1998 par Paula Kimper, d'après le roman d'Isabel Miller. Un très beau livre, qui raconte l’histoire véridique et heureuse de deux jeunes femmes originaires du Connecticut, qui se sont battues pour vivre ensemble, dans une Amérique de 1816 où les choses étaient loin d’être faciles.
  
Plus récemment, Two boys, de Nico Muhly (2011), met en scène un fait divers survenu à Manchester en 2003. Brian, un adolescent, a poignardé Jake, un jeune avec qui il a couché. Interrogé par la police, Brian raconte à l’enquêteur qu’il a obéi aux ordres de personnages sombres avec lesquels il discutait sur Internet. On découvre au fil de l'oeuvre que tout a en fait été orchestré par Jake, qui a pris sur le web plusieurs identités fictives, séduisant Brian pour l’inciter à son propre meurtre.
  
Et puis, bien sûr, et même si ce n'était pas une réussite du point de vue musical, comment ne pas citer Brokeback Mountain, de Charles Wuorinen, créé le 28 janvier dernier 2014 au Teatro Real de Madrid ?
  

jeudi 10 août 2017

Exotisme (Gay Opera 5/6)

Après la mythologie, l'exotisme.

Situer des scènes plus ou moins ambiguës dans une époque lointaine ou un pays exotique a permis d'établir un effet de distanciation, nécessaire lorsque la représentation d'amours homos au théâtre ou à l'opéra était tout simplement inconcevable.

Commençons par Lakmé, et son célèbre duo des fleurs, dans lequel certains ont vu une dimension saphique. Comme, par exemple, le réalisateur de cinéma Tony Scott, qui utilisa le duo, dans Les Prédateurs, comme accompagnement musical d'une scène d'amour inoubliable entre Catherine Deneuve et Susan Sarandon.
  
  
Je ne suis pas sûr que Léo Delibes, sauf peut-être par le truchement d'un fantasme inavoué, ait vraiment voulu glisser dans son opéra des allusions à une passion lesbienne. Mais l'idée est jolie.

Les choses paraissent en revanche plus nettes dans Les Pêcheurs de perles de Bizet.
  
Nous sommes à Ceylan, dans un petit village de pêcheurs. Deux garçons musclés à la peau cuivrée, Nadir et Zurga, se jurent une amitié éternelle et chantent enlacés :
  
Jurons de rester amis! 
En ce jour qui vient nous unir, 
Et fidèle à ma promesse, 
Comme un frère je veux te chérir! 
Oui, partageons le même sort, 
Soyons unis jusqu'à la mort !
  

Mais débarque sur l'île une jeune prêtresse de Candi, la belle Leïla, qui les ensorcelle et sème entre eux discorde et jalousie... jusqu'à la mort.

De Ceylan, prenons le bateau jusqu'à Palerme.

Opéra du compositeur polonais Karol Szymanowski, écrit en 1924, Le Roi Roger est une œuvre étrange et fascinante, qui se déroule dans une Sicile médiévale idéalisée par la coexistence pacifique des pensées latine, grecque et arabe. 
  
Un jeune berger, accusé de prêcher une nouvelle hérésie, est présenté devant le roi Roger et son épouse. Mais au lieu de suivre l'avis de ses conseillers et de l’envoyer au bûcher, le roi tombe sous son charme, subjugué par sa beauté et la douceur de sa voix.

Le Roi Roger est l'histoire émouvante d'un désir refoulé, combattu, mais au final victorieux : au dernier acte, en effet, le berger prend le roi par la main et l'entraîne dans une furieuse bacchanale avec des satyres et des danseurs de Dyonisos.

Dominique Fernandez (L'Avant-scène opéra, Le Roi Roger) définit cette oeuvre comme le premier opéra qui ait exalté l’homosexualité comme une invitation à s’évader en dehors des contraintes sociales et des conventions imposées par l’opinion dominante.
  
Si rien n’est dit ouvertement dans le livret, tout est habilement suggéré par la musique : la passion qui dévore le roi est dépeinte par les tristes mélopées du hautbois, les pleurs des violons et les caresses des harpes. Les charmes sensuels du berger passent quant à eux par les registres aigus des violons. Et il n'est pas difficile d'imaginer ce qu'évoquent les puissants accords rythmés de la danse dionysiaque de la fin.
   
Mais les choses ne s'arrêtent pas au plaisir final et c'est ce qui est peut-être le plus intéressant. Une fois satisfait, libéré du désir qui le rongeait, le roi se retrouve seul dans la lumière du soleil naissant, transfiguré par l’expérience qu’il vient de surmonter en parvenant à concilier les deux principes opposés, le dionysiaque et l’apollinien.
   

mardi 1 août 2017

Mythologies (Gay Opera 4/6)

La mort de Hyacinthe - Benjamin West (1771)
C'est tout d'abord dans les sujets mythologiques que l'on ira chercher les premières traces d'amours gay à l'opéra. Bon, les choses n'apparaissent pas encore au grand jour, les frontières entre amitié et amour sont parfois floues et on trafique un peu les récits. Mais il ne faut pas être grand clerc pour percevoir dans plusieurs livrets la "vérité qui ne peut pas être dite".

Dans les trois actes du premier opéra de Mozart, Apollo et Hyacinthus (1767), l'amour d'Apollon pour le beau Hyacinthe est dilué dans une intrigue bien plus conventionnelle tournant autour d'une certaine Melia, dont ces messieurs s'éprennent tous, d'où la jalousie de Zéphyr qui provoque la mort de Hyacinthe. 
   
Malgré cette émasculation du mythe, dont s’est rendu coupable un obscur professeur de philosophie à l'université de Salzbourg, le fait que tous les rôles aient été interprétés par des garçons âgés de 12 à 22 ans devait rendre cette histoire bien ambiguë. Même s'il est assez improbable que le jeune Mozart, qui n’avait lui-même que 11 ans lorsqu’il composa Apollo, ait bien perçu tout cela.
  


Iphigénie en Tauride (1779) de Glück met en scène Oreste dont la profonde affection pour son cousin Pylade est restée comme un symbole de l’amitié indestructible entre deux hommes.

Rappelons en quelques mots l'intrigue de cet opéra.
  
Apollon ordonne à Oreste de se rendre en Tauride dérober une statue d'Athéna et de la rapporter à Athènes. Il part en compagnie de Pylade, son cousin, mais, à peine arrivés en Tauride, ils sont arrêtés et jetés en prison. Peu hospitaliers, les habitants du coin ont l’habitude de sacrifier à la déesse tous les étrangers qui pénètrent sur leurs terres. Or, il s'avère que la prêtresse chargée du sacrifice n’est autre qu’Iphigénie, la propre sœur d’Oreste. Reconnaissant son frère, elle se jette dans ses bras, et les trois prennent la poudre d’escampette en emportant la statue.
  
A l’acte 2, Oreste et Pylade sont enchaînés en attendant d'être mis à mort. Ils dialoguent dans un sombre récitatif, souligné par les hautbois et les bassons. Dans un air énergique, Oreste supplie les dieux de le tuer (Dieux qui me poursuivez, dieux, auteurs de mes crimes). Mais Pylade proteste dans un splendide récitatif suivi d'une aria da capo : Quel langage accablant pour un ami qui t'aime... Unis dès la plus tendre enfance. Admirablement souligné au basson, c'est un morceau d'une très grande noblesse de sentiments et d'expression, l'un des plus beaux airs de Gluck.
  


Avec le 20ème siècle, les amours gay contés dans la mythologie peuvent apparaître au grand jour. King Priam, de Michael Tippett (1962), met ainsi en scène l'amour d'Achille pour Patrocle et le très attendu Hadrian (prévu pour 2018), du musicien canadien Rufus Wrainwright, évoquera la passion de l’empereur romain pour le jeune Antinoüs.
  
Mais quittons Rome et la Grèce pour l’Allemagne.
  
Il est difficile de trouver une trace de passion gay dans les légendes germaniques de Wagner, mais là encore, en grattant un peu, et grâce aux lectures de metteurs en scène intelligents et imaginatifs, on peut voir différemment certaines œuvres et certains personnages.
  
Dans Le Vaisseau fantôme, j’ai toujours pensé que notre Hollandais errant se satisfaisait beaucoup mieux qu'il ne l'affirme de son châtiment éternel. Il n'y a d'ailleurs qu'à voir la rapidité avec laquelle, à la fin de l'opéra, il rejette la pauvre Senta, sans même écouter ses explications, comme s'il était au final bien soulagé de ne pas avoir à jeter l'ancre pour s'enfermer dans la médiocrité du confort bourgeois.
  
La jeunesse éternelle, le voyage sans fin sur les océans, l'unique compagnie de robustes matelots et de jolis mousses, est-ce vraiment un châtiment ?



Peter Sellars, dans une célèbre mise en scène de Tristan et Isolde, a clairement évoqué l'existence d'une relation homosexuelle entre Tristan et le roi Marke, Melot n'agissant alors que par jalousie.
 
Et puis, bien sûr, comment ne pas remarquer la profonde ambiguïté de Parsifal, ce jeune homme solitaire, un peu fou, qui évolue dans un monde uniquement masculin, et résiste sans trop d’efforts aux charmes des filles fleurs et de Kundry la magicienne. Dans le film d’Hans Jurgen Zyberberg, Parsifal est incarné tour à tour par une jeune fille et un jeune garçon.
  


Mais c’est finalement en abordant un sujet biblique que nous trouvons sur une scène d’opéra l’une des plus belles représentations de l’amour entre deux hommes.
  
En février 1688, est donné au Collège des Jésuites de Paris, le chef d'œuvre de Marc-Antoine Charpentier, David et Jonathas, dont plusieurs passages sont particulièrement explicites.
  
Au tout début de l’opéra (acte 1, scène 1), deux captifs vantent les charmes de David (acte I, scène 1): Ce héros savait charmer jusqu'à ses ennemis. À ses attraits on a voulu se rendre, Plus que son bras n'en a soumis.
  
Au cours de la troisième scène, David proclame son amour pour Jonathas : Jonathas tant de fois me vit renouveler mille serments d'une amour mutuelle. Hélas il fut toujours fidèle, moi seul je puis les violer. Moi-même je péris, ou je perds ce que j'aime. Même au prix de mes jours, Accorde à Jonathan le secours que j'implore.
  
Et, à la fin de l’opéra, lorsque Jonathas est mortellement blessé, Charpentier compose une scène bouleversante où le jeune homme expire dans les bras de David en lui murmurant aussi simplement que tendrement : Je vous aime.


lundi 24 juillet 2017

Mozart, une passion française

Alors que l’Opéra de Paris inaugure un nouveau cycle Mozart Da Ponte, une intéressante exposition, organisée par la Bibliothèque nationale de France et l’Opéra, met en lumière la présence de Mozart dans la vie musicale française, de ses premiers voyages en France jusqu’à sa gloire posthume sur les scènes lyriques nationales.

Les liens qui unissent Mozart à la France sont évoqués à travers ses trois séjours à Paris, Le Mariage de Figaro, dont il fît un opéra, et l’acquisition du manuscrit de Don Giovanni par l’une des plus grandes cantatrices françaises, Pauline Viardot.
 
On peut également admirer une très belle collection de costumes et de maquettes de décors réalisés par des artistes célèbres.
  
L'exposition est présentée du 20 juin au 19 septembre 2017 à la Bibliothèque musée du Palais Garnier.
  
Renseignements sur le site de l'Opéra de Paris
  
  

mercredi 12 juillet 2017

Et ceux sur qui plane le doute (Gay Opera 3/6)

Et puis, il y a les compositeurs sur qui plane le doute. Peu de preuves, mais des faisceaux d’indices suffisamment significatifs pour penser qu’ils ont pu nourrir des relations homo.
  
Haendel, d’abord. La personnalité du compositeur du Messie est assez peu connue. On raconte qu'il mangeait trop, buvait comme un trou et avait mauvais caractère. Est-ce pour cela qu’il ne s’est jamais marié ou bien pour des raisons plus secrètes ?

Certains ont insisté sur le fait que Haendel comptait dans son entourage proche de nombreux castrats, ce qui n’est pourtant pas inhabituel pour un compositeur d’opéra au XVIIIème siècle.
  
L'indice le plus troublant est peut-être à rechercher dans ses années de jeunesse, à Rome, où il fût très proche du cardinal Pietro Ottoboni, un prélat épicurien qui vivait entouré d’artistes et de mignons, et pour qui Haendel a composé de jolies cantates jonchées d'allusions homo-érotiques. A part cela, pas grand chose.
  
Les choses commencent à se préciser avec Schubert.
  
Le poète allemand August von Platen, dans ses poèmes et son Journal (écrit par discrétion en français et en portugais…), raconte que les soirées de beuverie entre artistes auxquelles s’adonnait le compositeur dissimulaient, sous l’apparence de la camaraderie, des pratiques bien plus intimes. Dans sa correspondance, Franz Grillparzer, l’auteur dramatique viennois qui a donné le nom à la célèbre pension du Monde selon Garp, confesse plus directement que son ami Schubert et lui partageaient le même goût pour les hommes.
  
Schubert, lui-même, devant ses amis, reconnaissait facilement sa « misogynie », un terme bien compris à l’époque qui désignait un homme peu attiré par les femmes.

Après Haendel et Schubert, deux compositeurs français, Camille Saint-Saëns et Maurice Ravel.
  
Resté longtemps célibataire, Saint-Saëns attend l'âge de 40 ans pour épouser une certaine demoiselle Truffot. Elle n'a que 19 ans, n'est pas bien fufute mais a le grand avantage d'être la fille d'un industriel fortuné, maire du Cateau-Cambrésis. Elle lui donne deux garçons, qui meurent en 1878, l’un d’une chute et l’autre de maladie.
  
Le couple se déchire et le compositeur se sépare de sa femme, visiblement soulagé. Il multiplie alors les voyages en Algérie et en Égypte, officiellement parce que « l'air convenait mieux à sa santé ». Ben voyons.
  
Des témoignages de l'époque relatent en fait que Saint-Saëns a plusieurs fois fait l'objet de chantages concernant son orientation sexuelle ; on le savait en effet à la tête d'une certaine fortune, ce qui rendait la manœuvre intéressante. On lui a aussi prêté des amants célèbres, comme Reynaldo Hahn, ce qui aurait rendu Marcel Proust fou de jalousie.
 
La sexualité de Maurice Ravel a quant à elle passionné le critique américain Benjamin Ivry. Dans un ouvrage que j’ai récemment trouvé aux Puces (Maurice Ravel, a life, Welcome Rain Publishers, 2000), Ivry explique que l'homosexualité cachée de Ravel était au centre de sa vie et donc de son art et qu'elle explique à la fois l'aridité de ses relations humaines et la sensualité de sa musique.
  
Homme discret et pudique, Ravel n'a jamais fait état de ses préférences intimes et l'absence de relation connue avec une femme ou un homme ne cesse en effet d'intriguer.
  
A l’appui de sa thèse, Ivry présente un faisceau d'indices plus ou moins convaincants : Ravel est resté célibataire, il s'habillait comme un dandy et comptait dans son cercle d'amis des gays et des lesbiennes. Jusque-là rien de bien affriolant.
  
Reprenant à son compte les démonstrations de Christine Souillard (Ravel, éditions Gisserot, 1998), Ivry explique que Maurice Ravel n’aurait jamais surmonté son complexe d’Œdipe, la preuve en étant les fréquentes références dans son œuvre au monde des enfants (Ma Mère l’Oye, L’Enfant et les Sortilèges, etc.) et le désespoir dans lequel il fût plongé après la mort de sa mère.
  
Comme tout cela ne va pas très loin, Benjamin Ivry se déguise en Roger Peyrefitte et part à la chasse aux ragots : au cours de l’année 1900, Maurice aurait reçu chez lui ses amis du groupe des Apaches, déguisé en ballerine, avec tutu et faux seins. On l'aurait aussi reconnu, quelques années plus tard, au Bœuf sur le toit, matant des gigolos avant de sauter sur la piste pour se lancer avec l’un d’entre eux dans un tango torride.
  
Quand Ivry voit dans L'Heure espagnole une ode à la puissance phallique exubérante, on sourit un peu mais lorsqu'il nous sert le poncif du Boléro comme métaphore musicale de l'acte sexuel non consommé, on regrette presque que Bo Derek n'ait pas publié ses pensées philosophiques.
  
Le critique américain devient un peu plus intéressant dans son développement sur la fascination de Ravel pour le personnage de Pan : les anciens Grecs, nous dit-il, utilisaient l'expression "en l'honneur de Pan" pour signifier les relations homosexuelles masculines. Mais encore ?

A l'inverse, Manuel Rosenthal raconte que Ravel n'était pas insensible aux charmes féminins et avait même recours de temps à autre à ce qu'il appelle joliment les "Vénus de quartier".
  
Mais cela suffit-il pour nous renseigner de façon définitive sur l'orientation sexuelle du compositeur ? Hétéro ? Gay ? Bi ? Asexuel ? La biographie du compositeur rédigée par Marcel Marnat (Maurice Ravel, Fayard, 1986), souvent citée comme référence, reste floue sur le sujet.
  
Le signe le plus troublant se trouve peut-être dans la mélodie L'Indifférent, ce très beau chant mélancolique en l'honneur d'un séduisant jeune homme, écrit par Tristan Klingsor dans la tradition de la poésie arabe médiévale, et que Ravel a mis en musique -c'est la dernière des trois mélodies de Shéhérazade.
  

vendredi 7 juillet 2017

Les compositeurs qui en sont (Gay Opera 2/6)

Il y a tout d’abord les compositeurs dont le goût des hommes ne fait aucun mystère.
    
Commençons par Jean-Baptiste Lully, qui vécut à peu près tranquillement sa vie jusqu’à ce que Louis XIV fût mis au courant de ses relations avec un jeune page de la Cour, un certain Brunet. Le roi, qui n’appréciait pas particulièrement ce que l'on appelait alors les « mœurs italiennes », bouda la première d’Armide, en 1686, ce qui fît beaucoup de peine au compositeur.
  
Egalement bien connue, l’homosexualité de Tchaïkovsky a été évoquée par la plupart de ses biographes et mise en scène dans un film de Ken Russell, Music lovers (1969).
   
En juillet 1877, le compositeur vit un des épisodes les plus sombres de sa vie. Pour tenter de « guérir » son homosexualité, mettre un terme aux rumeurs et s'assurer une position sociale, il épouse Antonina Miliukova, une aventurière nymphomane qui passait son temps à écrire des lettres enflammées aux bons partis de l'époque, banquiers, généraux, artistes et membres de la famille impériale.
     
Le pauvre Tchaïkovsky comprend très vite la gravité de son erreur et un véritable calvaire commence pour lui. A peine deux mois après son mariage, il écrit à son frère Modest qu'il ne peut plus supporter la vue de sa femme, et tente de se suicider en plongeant dans la Moskova.
  
Il finit par se séparer de cette foldingue, et vit sa vie dans une semi-clandestinité. André Lischke, auteur d’une biographie de référence sur Tchaïkovsky, écrit qu’il lui arrivait quand même d’aborder les « questions physiologiques » avec une gaillardise totalement dépourvue de complexes. Nina Berberova, autre biographe du compositeur, raconte sa rencontre avec Praskovia Tchaïkovskaya, épouse d'Anatole, un des frères cadets de Piotr Ilitch. Celle-ci aborde d’elle-même le sujet de l’homosexualité en racontant à Berberova : Je lui ai chipé un amant, Tiflis, et il ne m’a jamais pardonnée.
 
Mais les choses ne furent en réalité pas aussi faciles que cela.
  
En 1893, on découvre que Tchaïkovsky entretient une relation  avec un jeune officier de dix-sept ans, Victor Stenbock-Fermor, neveu d’un prince qui, ayant appris la nouvelle, dénonce le compositeur par une lettre au procureur. Un « tribunal d'honneur », constitué d'anciens étudiants du Collège impérial de Saint-Pétersbourg, aurait alors intimé l’ordre à Tchaïkovski d’avaler un flacon d’arsenic afin de mettre fin au scandale. Cette thèse a été développée par la musicologue russe Alexandra Orlova, qui a expliqué avoir eu accès à des archives secrètes, soigneusement dissimulées par le pouvoir soviétique. Dominique Fernandez en a fait le sujet de son roman Tribunal d’honneur.
 
Les choses sont moins tragiques pour le compositeur polonais Karol Szymanowski. De 1908 à 1914, il séjourne en Italie, en Sicile et en Afrique du Nord, voyages au cours desquels, comme Gide et bien d’autres, il découvre l’amour charnel dans les bras d’éphèbes au teint cuivré. Ces voyages l'influenceront aussi dans l'écriture de plusieurs de ses œuvres. Dans les cycles de mélodies Chants d’amour de Hafiz, il met ainsi en musique des poèmes homo-érotiques persans. Cette fascination pour l'Orient et la culture méditerranéenne se retrouve également dans sa nouvelle Efebos, dans laquelle il décrit le fruit de ses passions avec une sincérité aussi rare qu'admirable pour l’époque.
 
Après la seconde guerre mondiale, les compositeurs, sans vraiment s’afficher, peuvent vivre plus librement leur homosexualité. Francis Poulenc, Benjamin Britten, Michael Tippett, Gian Carlo Menotti, Samuel Barber et Hans Werner Henze, pour ne citer qu’eux, ont ainsi fait peu de mystère de leurs préférences.
  
Jusqu’à la fin du siècle dernier, l’homosexualité est pourtant restée considérée comme un crime par le droit pénal de nombreux pays, notamment celui du Royaume-Uni. Ce qui n’empêcha d'ailleurs nullement la reine Elisabeth II d’anoblir Michael Tippett en 1966, puis Benjamin Britten en 1973.
  
Lorsque la reine apprît, en 1976, le décès de Britten, elle prît aussitôt la plume pour écrire elle-même au chanteur Peter Pears, son compagnon, un très beau message de condoléances, et décida deux ans plus tard de l’anoblir à son tour.
 

samedi 1 juillet 2017

Un public très gay (Gay Opera 1/6)

Cela faisait longtemps que je voulais dire quelques mots des rapports entre opéra et homosexualité.
 
Je me disais que la question était abondamment traitée, ce qui faciliterait mes recherches, ou peut-être les rendrait plus lourdes compte tenu de l’abondante littérature que je pensais trouver.
 
En fait, je n'ai trouvé que très peu de choses sur le sujet, ce qui finalement n'est pas plus mal.
 
Avant de partir à la rencontre des compositeurs gay, puis de passer en revue une série d’opéras mettant en scène, de façon plus ou moins directe et perceptible, les amours homos, essayons tout d'abord de savoir pourquoi l’opéra est un genre particulièrement populaire dans la communauté gay.
 
Pierre Bourdieu (La Distinction, 1979) disait que fréquenter l'opéra est, pour les homosexuels d'origine modeste, autant la manifestation de leur évolution sociale qu'un plaisir. Un peu comme le terrain de foot pour les hétéros, l’opéra serait une sorte de refuge communautaire. On aime un peu, beaucoup ou pas vraiment, mais on est heureux de s'y retrouver entre soi. Une explication simplette et datée dont on ne peut se satisfaire.
 
Je vois en fait quatre caractéristiques dont la présence dans l’opéra pourrait expliquer l’attrait du genre auprès du public gay : beauté, magie, ambiguïté et drame.

Beauté bien sûr, car l’opéra est un art total, qui rassemble poésie, musique, théâtre, décors et costumes. Une dimension esthétique qui ravit un public à laquelle il est dit-on particulièrement sensible, ce qui est souvent vrai.
 
L’opéra est aussi un monde magique, où l’on parle en chantant, où des personnages fantastiques vivent des aventures invraisemblables, où meurent et renaissent chaque soir des héros, des traîtres et des femmes fatales, mais aussi des dieux, des princesses, des sorcières, des géants, des lutins et des dragons. Un monde enchanté qui apparaît comme un refuge un peu régressif permettant d’échapper quelques heures à la haine et à la violence auxquelles les homos sont souvent confrontés.
 
Mais l’opéra est également le théâtre de l’ambiguïté sexuelle. A sa création, au milieu du XVIIème siècle, il s’empare de sujets mythologiques -souvent tirés des Métamorphoses d’Ovide- mettant en scène les amours protéiformes des dieux et des déesses.
 
La Calisto de Cavalli (1651), par exemple, nous montre Jupiter, qui, pour mieux séduire la jeune nymphe Calisto, prend l'apparence de la déesse Diane, de qui Calisto est éprise. A partir de là, se met en place un assemblage de situations plus graveleuses les unes que les autres, où dieux, nymphes et satyres se livrent à un surprenant ballet du désir. Qu'importent l'âge, le sexe, le rang et le costume, tout le monde ne pense qu'à ça, et tout est permis pour y parvenir.
 
Sur scène, des hommes, qui pour certains d’entre eux n’en sont plus tout à fait, chantent indifféremment des rôles d’hommes ou de femmes, jeunes pour ceux qui ont une voix aiguë, vieilles pour ceux qui ont la voix grave. Un peu plus tard, des femmes travesties chanteront des rôles de jeunes hommes (Idoménée, le Compositeur d’Ariane à Naxos ou le prince charmant dans la Cendrillon de Massenet), qui parfois, pour échapper à un mari jaloux (Chérubin, dans Les Noces de Figaro) ou à un cousin indiscret (Octavian dans Le Chevalier à la rose), se déguiseront eux-mêmes en femme. Vous suivez toujours ?
 
Drame, enfin. Wayne Koestenbaum (The Queen's throat: opera, homosexuality and the mystery of desire, 1933) explique que les homos sont plus sensibles que les hétéros à l’opéra car ils s’identifient fréquemment à la diva et aux personnages qu'elle incarne, des héroïnes tragiques qui souffrent, aiment et désirent, dans une société violente et souvent cruelle, où les femmes, jouets entre les mains des hommes, n'ont souvent pour seule liberté que celle de donner leur cœur et leur corps. Et ce n'est pas pour rien que dans le monde anglo-saxon, les homos les plus exubérants sont qualifiés de Drama Queens.
 
C’est sans doute à cet endroit précis que les héroïnes d’opéra et celles qui chantent leurs rôles viennent rejoindre Judy Garland, Dalida, Madonna et tant de grandes chanteuses noires américaines au panthéon des  icônes gay.