vendredi 13 janvier 2017

Au coeur du New York Philarmonic

Adaptée d’une autobiographie de Blair Tindall (Sex, drugs, and classical music), la série Mozart in the jungle nous emmène dans les coulisses du New York Philarmonic (rebaptisé "New York Symphonic"), en compagnie de Hailey, une jeune hautboïste qui rêve d'intégrer l’orchestre, au moment le jeune et fantasque Rodrigo De Souza vient d'en prendre la direction.
 
Signée Jason Schwartzman et Roman Coppola (le fils de Francis Ford), cette série est venue à point illustrer ma lecture de cet été, à savoir la somme que Christian Merlin a récemment consacrée aux orchestres (Au cœur de l’orchestre, Fayard, 2012).
 
Mozart in the jungle peint fort bien le New York Symphonic en entreprise comme une autre, avec ses luttes d'influence, ses conflits de génération et ses pauses syndicales. La recherche frénétique de généreux mécènes par la directrice de l'orchestre, les avis de chacun sur le meilleur moyen de séduire de nouveaux auditeurs, les fins de mois difficiles des musiciens, à peu près tout y est, et tout sonne très juste –ce qui est quand même la moindre des choses dans le monde de la musique.
 
Intrigues bien ficelées, dialogues enlevés, personnages attachants incarnés par des comédiens pleins de charme, les épisodes défilent sans qu'on s'ennuie une seconde. Et Gael García Bernal est tellement craquant en Rodrigo qu'il ferait adorer Mozart et Beethoven aux plus réfractaires.
 
Les saisons 1 et 2 sont disponibles, le troisième doit l'être très prochainement.
   

samedi 7 janvier 2017

Le Vaisseau fantôme, dans sa version de Paris, cette nuit sur France 3

A ne pas manquer, ou plutôt à enregistrer sur France 3, cette nuit, à 0h30 : Le Vaisseau fantôme, capté au Théâtre de Caen en 2015.

Il fût un temps où les chaînes dites "de service public", financées avec l'argent des contribuables, diffusaient les opéras à 20h30.

Elles préfèrent aujourd'hui enchaîner des talk-shows vulgaires, des jeux débiles et des séries ineptes. Et pour se donner bonne conscience, hop, un petit opéra tous les 36 du mois en plein milieu de la nuit. On se console en regardant Arte, Mezzo et en utilisant la fonction enregistrement de la Freebox.

Mis en scène par Alexander Schulin (ancien assistant de Patrice Chéreau) et coproduit en 2015 par le théâtre de Caen, le Festival Wagner de Genève et les Théâtre de la Ville de Luxembourg, cette production a reçu un accueil triomphal.
 
Notamment par son originalité, le choix de redonner vie à la première version de l’opéra, dite « de Paris », commandée au compositeur par l’Opéra de Paris, et finalement refusée par le directeur d’alors. Une version très rarement jouée mais qui surprend, notamment par la clarté de son orchestration.
 
François-Xavier Roth dirige son ensemble Les Siècles, Alfred Walker chante le rôle-titre et Ingela Brimberg celui de Senta.
  

vendredi 6 janvier 2017

L'ange du Bauhaus

Fondée en 1919 à Weimar par l'architecte Walter Gropius, l'école du Bauhaus avait pour projet de faire naître un mode de vie nouveau, fonctionnel, esthétique, accessible à tous, en faisant travailler main dans la main les différents corps de métiers.
  
Organisée comme une communauté d'artistes au parfum doucement libertaire (50 ans avant la Californie...), le Bauhaus a constitué, durant la petite douzaine d'années de sa courte vie, une puissante poche de résistance au déferlement du nazisme. Il ferma bien sûr dès 1933, avant d’essaimer dans le monde entier et de devenir une référence esthétique majeure –sinon la seule- de l’après-guerre.
  
L'exposition du Musée des Arts décoratifs permet de découvrir la grande diversité des disciplines enseignées (céramique, métal, vitrail, peinture, sculpture, tissage, publicité, graphisme, photo, théâtre) ainsi que les nombreuses figures qui ont fait partie de l'aventure (Klee, Kandinsky, Breuer, Moholy-Nagy, Josef Albers, Mies van der Rohe).
 
Je remarque notamment une série de très beaux d’objets prêtés par le Musée des Arts appliqués de Vienne, illustrant l’influence de la Sécession viennoise dans l’éclosion du mouvement du Bauhaus.
  
  

 
Au fil des salles, de nombreuses  photographies, issues des Archives du Bauhaus, montrent les artistes, professeurs et artisans, parfois entourés de leur famille, dans des scènes de la vie quotidienne pleine d'insouciance et de gaieté. Malgrè la crise, l'inflation et la montée du nazisme, il semblait faire bon vivre dans cette sympathique et bouillonnante communauté.
 
Je m'arrête sur l'une des photos, qui montre Walter Gropius avec sa fille Manon, à peine adolescente.
  
 
En 1915, Gropius avait épousé Alma, alors veuve de Gustav Mahler. Manon naît en 1916. Aussi belle que douée pour les arts, elle meurt brutalement en 1935, à l'âge de 18 ans, après avoir contracté la poliomyélite.
  
Alban Berg, grand ami d'Alma et qui aimait beaucoup Manon, dédie à la jeune fille le Concerto à la mémoire d'un ange. Il était difficile de ne pas en entendre quelques lointaines résonances.
    

mercredi 4 janvier 2017

Broadway au Châtelet

En pleine crise de 1929, le producteur Julian Marsh mise gros sur un nouveau spectacle, Pretty Lady.
 
Lors des auditions, Peggy Sawyer, une jeune inconnue débarquant tout droit des fins fonds de la Pennsylvanie, impressionne par son talent et est embauchée pour jouer la doublure du premier rôle féminin.
  
Premier rôle tenu par une certaine Dorothy Brock, chanteuse sur le retour qui a décroché le job grâce aux 100 000 dollars versés à la production par son vieil amant, un Texan qui a fait fortune dans les voitures à pédales…
 
Mais Dorothy danse mal et elle se brise la cheville lors des répétitions. Ce sera la chance de la jeune Peggy, qui, au terme de péripéties, finira par triompher dans Pretty Lady.
   
Sur un livret de Michael Stewart et Mark Bramble, une musique de Harry Warren, 42nd Street est l’un des derniers grands spectacles traditionnels américains, avant l’arrivée, dans les années 1980, des productions londoniennes comme Cats (1982), Les Misérables (1987) ou The Phantom of the Opera (1988).
 
Éclatante déclaration d’amour à Broadway, le spectacle connût un immense succès, donna lieu à de nombreuses reprises et remporta le Tony Award de la meilleure chorégraphie en 1981. On raconte même que 42nd Street lança la carrière de Catherine Zeta-Jones, qui s’est retrouvée, de façon assez cocasse, dans la même situation que l’héroïne du show : engagée comme deuxième doublure, elle dût remplacer au pied levé la comédienne, puis la première doublure, tombées toutes deux brutalement malades.
  
Pour cette dernière production avant son départ et la fermeture du Châtelet pour 28 mois de travaux, Jean-Luc Choplin a mis le paquet : 16 tableaux de décors, un rideau étoilé avec 1 400 spotlights, des dizaines de chanteurs et danseurs sur scène dans des chorégraphies et numéros de claquettes à couper le souffle. 
  
On en prend plein les yeux, plein les oreilles, et l'envie de danser gagne les rangs d'un public aux anges, qui applaudit à tout rompre un spectacle étincelant qui fait un bien fou.
   

mardi 13 décembre 2016

Santuzza et Susanna enflamment la Bastille

L’Opéra de Paris a fait fort en mariant Cavalleria rusticana, l’opéra bien connu de Mascagni avec la Sancta Susanna de Paul Hindemith, très peu jouée depuis sa création en 1922 à Francfort.
 
 
L’idée de regrouper les deux pièces apparait pourtant excellente. Deux opéras courts, violents, marqués tous deux par le thème d’un désir charnel qui couve, monte et explose, balayant les liens du mariage chez Mascagni, les vœux religieux chez Hindemith.
 
Dans Cavalleria rusticana, la mise en scène de Mario Martone développe une approche austère et sombre, qui devient assez vite oppressante, ce qui est sans doute le but recherché. Sur le plateau quasiment nu, les villageois, habillés tristement et éclairés par une lumière blafarde, assistent à la messe de Pâques, dos au public. Le curé et les enfants de chœur entrent par la gauche. Surplis en dentelles, crucifix de procession, encensoirs, rien ne manque, on se croirait presque à Saint Nicolas-du-Chardonnet. Pendant ce temps, à l’avant-scène, face au public, se noue le drame entre Turridu et Santuzza.
 
Rien de transcendant, mais cela fonctionne, notamment parce que la distribution est particulièrement bien adaptée à la taille d’une salle qui, comme on le sait, réclame des moyens vocaux de premier ordre. Elina Garanca (Santuzza), dont c’était la prise de rôle, est bouleversante du début à la fin -et quelle voix superbe ! Le ténor coréen Yonghoon Lee, dont le timbre chaud et puissant résonne également très bien à Bastille, chante admirablement le rôle de Turiddu.
 
La direction de Carlo Rizzi, lente, sobre et assez bien équilibrée, ne couvre pas les chanteurs, ce qui est déjà bien, mais ne parvient pas à insuffler la tension dramatique que réclame la partition. J'ai eu l'impression qu'il dirigeait Cavalleria comme une messe, ce qui peut, à la rigueur, coller avec la mise en scène mais relève à mon avis du contresens stylistique.
  
Aucune réserve, en revanche, dans Sancta Susanna, spectacle court mais d'un bout à l'autre saisissant.
 
Notamment par le dispositif scénique, constitué par un immense mur blanchâtre, fissuré par endroits, dans lequel est encastrée la cellule de la religieuse. Au fil de l'opéra, la partie inférieure du mur s’effondre, laissant voir un grand crucifix, couché sur le sol, contre lequel une figurante dévêtue vient se frotter pendant le récit de sœur Klementia. Puis, une araignée géante, sans doute fruit de l’imagination de Susanna, traverse le plateau avec sur le dos une autre figurante dénudée, pendant que descend du ciel un crucifix tellement grand qu'on ne voit, du premier balcon, que les jambes du Christ. Très impressionnant.
  
Claire et précise sans verser dans le tonitruant, la réalisation orchestrale permet à l'excellente Anna Caterina Antonacci de donner le meilleur d'elle même, dans ce qui était également une prise de rôle.
  





dimanche 11 décembre 2016

Jubilé pour le Festival de Saint-Denis

Le Festival s’apprête à fêter ses 50 ans. C’est l’une des rares manifestations musicales à pouvoir s’enorgueillir de cette longévité en France et en Europe. Et c’est sans doute la singularité du Festival, née d’une combinaison exigeante, qui lui permet d’atteindre cet âge : une Basilique royale du 12e siècle au cœur d’une ville populaire.
  
À l’approche de la cinquantaine, le Festival choisit de s’appuyer sur ses fondamentaux, de poursuivre l’élan et le renouveau de ses dernières années et d’accentuer sa dimension européenne.
  
Le Mahler Chamber Orchestra, brillante formation musicale basée à Berlin, est en résidence avec ses deux directeurs musicaux : Teodor Currentzis en ouverture, et Daniele Gatti au cœur du Festival.
  
Trois diptyques construits autour de Mahler, Mozart, et Monteverdi illustrent aussi bien ce qui a révélé hier l’identité du Festival, que ce qui la façonne aujourd’hui.
  
Au Chant de la Terre de Mahler, avec l’Orchestre National de France dirigé par Robin Ticciati, répond le Chant de la Nuit, par l’ensemble Le Balcon et Maxime Pascal.
Deux programmes Mozart avec le Chœur de Radio France : autour des Vêpres avec l’Orchestre Philharmonique dirigé par Sofi Jeannin, et le Requiem en clôture, avec le National dirigé par James Gaffigan.
  
Enfin Monteverdi et d’autres Vêpres célèbres, par la formation de référence, le Monteverdi Choir et Sir John Eliot Gardiner ainsi que l’Orfeo par Leonardo García Alarcón dans une mise en scène inédite de Jean Bellorini.
  
À côté de ces formes de grande ampleur dans la Basilique, nous proposons de retrouver à la Légion d’Honneur des récitals plus intimistes, de la musique ancienne avec Jean Rondeau et le contre-ténor Iestyn Davies, à la musique du 19e siècle avec la pianiste Varvara et Edgar Moreau.
  
Pour Métis, une nouvelle création est confiée à Ibrahim Maalouf avec des invités, et toujours au centre, sa fameuse trompette à quart de tons.
  
La musique est bien vivante. Vive la cinquantaine !

Nathalie Rappaport, Directrice du Festival de Saint-Denis

samedi 10 décembre 2016

La chute du sieur de Blancrocher

Charles Fleury de Blancrocher, né en 1605, était un célèbre luthiste parisien. Il composait aussi un peu mais seule une allemande en ré mineur, intitulée L'Offrande, est parvenue jusqu'à nous.
 
S'il est encore parfois cité, ce n'est pas pour cette petite pièce mais par le tragique accident qui lui coûta la vie, et dont son ami, le compositeur Froberger, fut témoin. Voilà comment ce dernier relata les choses dans une note retrouvée dans ses archives :
  
Monsieur Blancheroche, fameux luthiste parisien, excellent ami du sieur Froberger, alors qu'après le dîner de la Demoiselle de S. Thomas il se promenait dans le jardin royal avec le sieur Froberger, et qu'ayant quelquechoses à faire, s'en retournant chez lui, il montait un escalier; de là il fit une chute grave au point qu'il dut être transporté dans son lit par sa femme, son fils et d'autres personnes. 
  
Le sieur Froberger, voyant le danger courut chercher un médecin ; les chirurgiens arrivent et lui font une saignée au pied. Est présent Monsieur le marquis de Termes à qui M. Blancheroche recommande ses dernières volontés et peu après avoir commencé à "tirer" ses derniers esprits, il rendit l'âme (Catherine Massip : Froberger et la France in Froberger musicien européen, Paris : Klincksieck, 1998).
  
Cet événement funeste se produisit en novembre 1652. Dans les mois qui suivirent, ses amis musiciens lui rendirent hommage sous la forme de tombeaux, pièces de circonstance alors très en vogue écrites à la mémoire d'un défunt. Dufaux, Gautier et bien sûr Froberger composèrent ainsi chacun un Tombeau de Monsieur de Blancrocher.
  
Le plus connu est toutefois celui écrit par Louis Couperin, l'oncle de François. C'est une très belle pièce, de ton noble, que la plupart des grands clavecinistes ont inscrit à leur répertoire et enregistré.

Véritable petit tableau de l'accident et des funérailles du luthiste, la pièce de Couperin se divise en trois parties. Elle débute par une exposition solennelle quasi improvisée, écrite dans le style de la pavane, puis débouche sur une seconde partie "plus vite" qui fait appel à une écriture luthée caractéristique, avec ses arpègements d'accords évoquant la chute funeste. Le retour obstiné de quatre notes dans la troisième partie paraît suggérer le glas des funérailles (A. de Place).